Bakou, Azerbaïdjan, 11 mars 2003

Si elle les avait gardées, Kristina aurait sans doute la plus impressionnante collection de cartes de visite de Bakou. Certains soirs, elles se glissent par dizaines dans son corsage déjà rembourré de dollars, lorsqu'il s'agite en arabesques saccadées sous le nez des convives du «Karavansaraï», prestigieux restaurant de la ville historique. Beaucoup de ces cartes portent la petite fleur verte de BP, qui domine les consortiums de production off shore et supervise la construction du grand pipeline vers la Méditerranée. D'autres émanent de compagnies américaines ou françaises d'exploration et de services pétroliers. Auxquelles s'ajoutent les petits cartons des consultants, des comptables, des diplomates, tous accourus au bord de la Caspienne, par l'odeur du brut alléchés.

Certains admirateurs gribouillent sur leur carte un petit mot lubrique («Je te ferai danser comme ça, mais à l'horizontale») ou factuel («Hyatt, chambre 415»). Mais Kristina n'a que dédain pour ces messages. «Sur les milliers que j'ai reçus, aucun ne m'a plu. Les étrangers boivent trop, écrivent n'importe quoi.» D'ailleurs, elle ne couche pas: «Je vis chez mes parents parce que je ne trouve pas de mari qui me convienne.»

Kristina est Russe. Les filles azéries – musulmanes – n'ont pas l'autorisation de leurs parents de danser en public. La journée, elle enseigne la gymnastique dans une petite école, pour 80 dollars par mois. Et tous les soirs depuis quatre ans, elle danse. A 30 dollars la soirée, elle multiplie son salaire par dix. Voilà comment Bakou rémunère les figurants de son grand théâtre des illusions. Au centre-ville, 2000 ou 3000 expatriés peuvent continuer de croire au «Koweït de la Caspienne». Les riches demeures Art Nouveau du premier boom pétrolier (1890) ont été rénovées. Des dizaines de bars servent tous les alcools du monde. Les filles ne sont pas toutes aussi farouches que Kristina. Les magasins débordent de parfumerie française, de mode italienne, d'électronique japonaise. On est là excité et international, à lire le Baku Sun et le Caspian Business News, à pousser la porte des cafés Internet, à réserver ses vacances à Dubai.

Il faut s'éloigner d'un kilomètre pour saisir l'imposture. Alors les barres d'habitations populaires construites à l'époque soviétique n'ont plus rien du charme de la ville orientale ou des avenues des premiers barons du pétrole. Alors les Lada et les Volga bringuebalantes se démènent sur des chaussées défoncées. L'eau et l'électricité se font rares. Les familles vivent entassées dans des appartements communautaires avec une grosse partie du million de réfugiés jetés sur les routes par la guerre perdue contre l'Arménie.

Et pourtant, tout ce petit monde fait mine de croire au miracle – ou mirage – pétrolier. Lequel ne tient qu'à un fil, ou plutôt à un tube, le pipeline Bakou-Tbilissi-Ceyhan, BTC pour les intimes, que nous partons suivre sur 1760 kilomètres.

Bakou, 13 mars 2003

On pourrait croire, en entrant dans la belle «Villa Petrolea», le siège de BP à Bakou, que les pétroliers sont tombés sur la tête – ou plutôt qu'ils ont peur que cela leur arrive. Car voici le «mode d'emploi des escaliers», placardé à tous les étages: (1) Se tenir à la rampe. (2) Marcher, ne pas courir. (3) Ne prendre qu'une marche à la fois. (4) Pas de téléphone portable dans les escaliers. (5) Ne rien porter qui puisse obstruer la vue.

Il est pour le moins curieux que des gens aussi prudents se soient lancés dans pareille aventure. Car il faut avoir le cœur bien accroché pour extraire le pétrole de la Caspienne. Non seulement on ne sait pas combien il y en a vraiment, mais en plus, durant des années, personne n'a su par où on allait l'évacuer. La route traditionnelle passe par la Russie? Exclu! L'Azerbaïdjan cherche à s'en rendre indépendant et les Etats-Unis veulent contenir leur ancien ennemi de la guerre froide, ours en hibernation qui finira bien par se réveiller un jour. La route logique, et bon marché, passe par l'Iran? Exclu! Même avant qu'ils n'inventent l'Axe du mal, les Etats-Unis veulent isoler la République islamique.

Ne reste plus alors que la voie du Caucase, plein ouest, pour laquelle Washington va peser de tout son poids. Débouler en mer Noire? Exclu! Les pétroliers devraient encore traverser le Bosphore, véritables bombes flottantes au milieu des 10 millions d'habitants d'Istanbul. Alors la seule option consiste à tirer un tuyau à travers tout le sud du Caucase, puis d'entrer en Anatolie, avant de piquer au sud et de déboucher sur le port turc de Ceyhan, en Méditerranée. Et voilà tracé, dans une géographie des plus accidentées, un immense défi, un oléoduc titanesque appelé «Bakou-Tbilissi-Ceyhan», au beau milieu d'une des régions les plus explosives du globe, livrée au grand banditisme, aux guerres ethniques et aux menées sournoises des puissances régionales.

Du coup, le BTC n'a pas eu une enfance très heureuse. Certaines fées qui se sont penchées sur son berceau ont dit qu'il était trop cher (3 milliards de dollars) pour du pétrole peu abondant. D'autres, qu'il allait ruiner l'environnement unique du Sud-Caucase. D'autres encore qu'il alimenterait les pratiques locales de corruption. Il y a pourtant de petits bonshommes verts qui ont déjà acheté les terrains sur lesquels on creusera l'immense tranchée – et qui s'apprêtent à y poser des tubes. Ils travaillent pour BP.

De David Woodward, patron de BP à Bakou, on dit qu'il est le véritable patron du pays, traitant d'égal à égal avec le président azéri Heïdar Aliev, ancien faucon du KGB aux affaires depuis très longtemps. Courtois et raffiné, le «Vice-Roy» d'Azerbaïdjan reçoit dans sa «Villa Petrolea» sous trois horloges qui résument son cosmos: elles annoncent l'heure à Bakou, Londres et Houston. Son discours, évidemment, tente de rassurer. «Vous doutez de la viabilité économique du projet? Vous prétendez que c'est une affaire politique? Faux. BP n'investit pas 15 milliards de dollars (exploration, exploitation, construction du pipeline) dans un pays pareil sans de sérieuses garanties quant au résultat final. Notre pipeline exportera un million de barils par jour. Bien sûr que c'est rentable, BP n'est pas une œuvre caritative!»

Mais à peine les financiers internationaux rassurés par cet argumentaire que débarquent les militants verts. Le BTC est en effet dans le collimateur d'une armada d'ONG londoniennes. A grand renfort d'enquêtes fouillées et de manifestations sur les bords de la Tamise, elles ont réussi à bloquer les crédits de la Banque mondiale et de la BERD, qui exigent des compléments d'études d'impact. Décision en septembre 2003. Woodward est pourtant d'une sérénité absolue. Il nous invite à l'inauguration du BTC, dans deux ans.

Sangatchal, 14 mars 2003

De Bakou, il faut descendre une demi-heure le long de la Caspienne pour atteindre l'endroit d'où va s'élancer l'oléoduc. En ce printemps 2003, le terminal de Sangatchal offre le spectacle d'un rodéo poussiéreux de gros camions qui entrent et sortent d'un périmètre ceinturé d'un interminable rempart de béton. A gauche, côté mer, une formation de bulldozers achève la tranchée qui amènera à de gros réservoirs le pétrole des plates-formes off shore exploitées par le consortium international. A droite, le portail principal de la forteresse est verrouillé par une grappe de vigiles équipés de radios.

Impossible de pénétrer à l'intérieur de l'enceinte, même en agitant la carte de visite à petite fleur verte de David Woodward. A peine pourra-t-on entrevoir, à l'autre extrémité de la citadelle, une montagne de tuyaux. Ce sont les segments du grand pipeline. Fabriqués au Japon, soudés en Malaisie, ils sont arrivés en bateau au port géorgien de Batoumi, puis en train de la mer Noire à la Caspienne. Il faudra 150 000 segments pour couvrir les 1760 km de Bakou jusqu'à la Méditerranée, par des cols à plus de 2700 mètres d'altitude, traversant 1500 rivières.

Plus tard, plus à l'ouest

La route déroule son ruban d'asphalte lacunaire au pied de la chaîne du Caucase. Paysage de vilains villages, champs de coton stériles pour cause d'abus d'engrais, marécages couverts de détritus, usines à l'abandon avant d'être terminées. Seules quelques bâtisses retiennent l'attention: ce sont les résidences que les Azéris exilés en Russie, dans la «riche» Russie, font ériger à distance. Le soleil couchant fait briller leurs «navès», ces frises de métal ouvragées qui ornent les gouttières et le faîte des toitures. On croise et dépasse régulièrement des convois de wagons-citernes qui rappellent qu'une partie du pétrole de la Caspienne est toujours transportée par rail jusqu'à la mer Noire, sur la ligne posée par la famille Rothschild il y a plus d'un siècle. La nuit tombe sous un crachin glacial lorsque le taxi loué à Bakou atteint Goran, un des villages où le BTC sera à portée de fusil des Arméniens. Nous sommes à 18 kilomètres de la ligne de contact de cessez-le-feu de 1994, au nord du Haut-Karabakh.

Au carrefour principal de Goran, l'arrivée d'étrangers provoque une assemblée d'experts dans l'échoppe d'Eitibar Aslanov, qui pose aussitôt une bouilloire de thé sur le feu. Oui, le BTC va passer par ici et d'ailleurs trois camions chargés de tuyaux ont traversé hier le village. Non, on ne sait pas quand commenceront les travaux. Oui, tout le village a essayé d'être embauché par BP. Non, personne n'y est parvenu. Oui, les Arméniens pourraient tenter de saboter les travaux. Non, on ne les laissera pas faire. Oui, l'armée azérie renforce discrètement sa présence dans la région. Non, rien à signaler d'anormal sur la ligne de démarcation qui n'a pas bougé depuis neuf ans. Oui, il faudra bien récupérer un jour les terres occupées par les Arméniens.

Ayant ainsi établi les faits, l'assemblée de Goran se dissout dans la nuit humide, non sans nous avoir indiqué le nom du meilleur hôtel de Gandja, la seconde ville d'Azerbaïdjan. Une heure plus tard, dans le hall de cet établissement en cours de rénovation, nous trouvons la preuve irréfutable que nous sommes bien sûr la piste du grand pipeline. A côté des escaliers, un autocollant tout neuf proclame ceci: «Tenez-vous à la rampe!»