Tsalka, Géorgie, 17 mars 2003

Pour poser un pipeline, la région de Tsalka semblait idéale, car désertée peu à peu par la petite minorité grecque qui rejoint inexorablement la mère patrie. Sauf que des Svanètes, redoutable peuplade des flancs sud-ouest du Caucase, ont débarqué. A Pechtachtere, une trentaine de Grecs frigorifiés tapent le carton sur les pupitres délabrés d'une école fermée faute d'enfants. Des 500 familles grecques que comptait le village en 1991, il en reste moins de 80. Le tracé du pipeline vient d'être modifié, si bien que personne ici ne sera dédommagé pour céder sa terre. «De toute façon, c'est dangereux de recevoir l'argent de BP, tente de se consoler Estafi Alexandrevitch, 83 ans. A Akhaliki, une femme a été attaquée le soir où elle a reçu la compensation. Ce sont les Svanètes. Tous des bandits.»

Nous voilà chez cette femme, Sonia Tanassova, allongée dans son lit. Elle ne peut émettre que des gémissements. Alors c'est la voisine qui raconte:

– Il y a quatre jours, Sonia est allée retirer à la banque de Tsalka l'argent versé par BP pour son terrain. Le soir, trois inconnus sont entrés. Pas le genre svanète, plutôt élégants et parlant bien russe. Ils ont ligoté Sonia pour qu'elle avoue où était la valise. Elle n'a rien dit. Durant trois heures, ils l'ont frappée et brûlée au fer à repasser. Sonia n'a rien dit. Alors ils lui ont versé du pétrole sur la tête. Elle n'a rien dit. Alors ils lui ont mis le feu. Comme elle brûlait en courant partout, Sonia a parlé. Les bandits lui ont enfoncé deux oignons dans la bouche, l'ont bâillonnée et abandonnée par terre, pieds et poings liés.

– Il y avait combien, dans la valise?

– 38 860 laris (18 000 dollars)! lance Sonia Tanassova, se dressant presque dans son lit alors qu'on la croyait mourante.

L'évocation du magot semble lui avoir rendu sa forme. Non, Sonia Tanassova n'est pas née de la dernière pluie. Elle fut chef de production dans une usine de margarine soviétique. Son mari était membre du parti et maire du village. D'autres questions?

– Oui. Le terrain que vous avez vendu à BP, vous l'aviez acquis comment?

–… (Silence)

– Vous l'avez reçu lors des privatisations?

– C'est le terrain de la commune, enfin il est à moi, je veux dire que j'avais le droit spécial d'en disposer. Ah! Je ne peux plus répondre à vos questions. Laissez-moi, je souffre tant. Passez à la cuisine, j'ai donné des ordres, on va vous nourrir.

Tbilissi, Géorgie, 18 mars 2003

«Tous les jours depuis trois ans, quelqu'un entre dans mon bureau avec une carte de Géorgie et une ligne de couleur en disant: «J'ai trouvé le tracé idéal.» L'homme qui n'en peut plus d'examiner de nouveaux tracés s'appelle Ed Johnson. Il est Américain, dirige le bureau de BP à Tbilissi et a pour mission de faire traverser la Géorgie au brut de la Caspienne. Traverser est un bien grand mot. Il s'agit plutôt de se faufiler entre les régions séparatistes et les menaces du grand banditisme. Se tortiller pour éviter un problème et tomber, inévitablement, sur un autre.

Pas question de passer au sud: la population arménienne de Djavakhétie pourrait être tentée par des actes de sabotage. Inconcevable aussi de dérouler le BTC, le pipeline Bakou-Tbilissi-Ceyhan, sous le nez des soldats russes qui sont stationnés dans leur base d'Akhalkalaki. Agacés par l'indépendance géorgienne, les Russes n'ont cessé d'encourager les sécessions. La plus douloureuse fut celle de l'Abkhazie, à l'ouest, où les musulmans ont cohabité avec la majorité géorgienne et orthodoxe jusqu'à une explosion de haine en 1992. Grâce à Moscou et à des guerriers tchétchènes grassement payés, les Abkhazes ont chassé l'armée géorgienne, jetant dans la foulée 350 000 civils géorgiens sur les routes. Plus près de Tbilissi, les Ossètes du Sud ont cherché dès 1991 à s'unir à leurs frères Ossètes du Nord. Pendant ce temps, au sud-ouest, les Adjars ont proclamé une minuscule république.

Pas question non plus de passer au nord. Ce serait se mettre à la portée des raids des rebelles tchétchènes, voire des légionnaires épars d'Al-Qaida que l'on suppose embusqués dans la vallée de Pankisi. Leur présence a justifié le débarquement de conseillers militaires américains pour former l'armée géorgienne à la «lutte contre les terroristes». Ils lui enseignent aussi la «pipeline protection». Bénéficiant de privilèges et d'immunités officielles inouïes, les GI's boivent du whisky à l'Hôtel Sheraton et des bières au Marriott mais ne sortent jamais en ville, afin d'éviter les mauvaises rencontres. Ces deux hôtels, ainsi que le bureau du président, sont sans doute les seuls endroits en Géorgie à bénéficier de chauffage et d'électricité en suffisance. Douze ans après l'indépendance et malgré une aide massive de l'Occident, le pays n'a toujours pas d'éclairage régulier. Chute vertigineuse pour le paradis soviétique de la bonne chair.

Restait la route du centre. BP fait semblant de l'étudier, confiant un mandat à des experts de l'environnement dont elle a vite enterré les recommandations. Bourde gigantesque: le BTC passera sur la station thermale de Borjomi, au cœur de la plus belle réserve naturelle du pays.

Borjomi, 19 mars 2003

A Berlin, Paris ou Londres, les amis de la planète ont ouvert leurs atlas pour localiser cette bourgade encaissée de 20 000 habitants. Les sites Internet se multiplient, propageant l'image d'une nature vierge que va ruiner l'arrivée du pétrole en tube, incarnation du mal absolu. Ils sont parvenus à bloquer les crédits de la Banque mondiale et planifient des actions d'éclat si, en septembre, le feu vert est donné au pipeline. Pourvu qu'il fasse beau quand les activistes arriveront sur place pour s'enchaîner aux sapins et bloquer les bulldozers de BP. Car si le temps est gris comme aujourd'hui avec des immeubles abandonnés ou détruits des deux côtés de la route défoncée et la rivière sale, ils risquent de se dire qu'il n'y a rien à protéger.

Bien sûr, il y a l'eau minérale. Un peu salée, idéale pour les lendemains de cuite disent les Russes – qui s'y connaissent. Découverte au début du XIXe siècle, elle devient à la mode lorsque le duc Mikhaïl Romanov, fils du tsar Nicolas Ier, fait construire ici sa résidence d'été. Même durant la période soviétique, l'étiquette des bouteilles arbore le pavillon des Romanov, un rêve à l'état pur pour les millions de camarades qui vivent à la cadence des plans quinquennaux. La production atteint alors 450 millions de bouteilles par an. En 1995, elle chute à 5 millions. Une équipe franco-néerlando-géorgienne va racheter les deux usines d'embouteillage et ramener en 2003 la production à 140 millions de bouteilles, principalement à destination de la Russie.

Les sources sont heureusement assez profondes (jusqu'à 4500 mètres) pour ignorer la pollution de surface. Sur la route de la première usine d'embouteillage, nous passons un site industriel noir de charbon: c'est l'ancienne manufacture des bouteilles. L'usine elle-même est si mal éclairée qu'on se croirait au fond d'une mine. Le job préféré des équipes est l'emballage en plastique des cartons de bouteilles, parce que la machine est chauffante. Quant à la seconde usine, plus récente, elle est aussi flanquée d'une verrue noire. C'est là que l'on a pollué la vallée durant des décennies, en fabriquant du gaz carbonique en brûlant… des tonnes de pétrole.

Désormais, la croissance est de 10% par an. A terme, cela pourrait rapporter à la Géorgie 80 millions de dollars par an… si l'électricité n'est pas coupée trop souvent, si les trains vers Moscou ne sont pas pillés lors de leur passage au Daguestan, si l'usine ne s'effondre pas à cause de sa structure de mauvais béton soviétique, si le taux d'iode de l'eau cesse de grimper sans prévenir, et si le BTC ne vient pas tout flanquer par terre. Le géant alimentaire Danone était officiellement acquéreur des eaux Borjomi, avant de se retirer brusquement en décembre 2002, pour cause d'oléoduc.

Batoumi, Adjarie, n 21 mars 2003

En Adjarie, la principale attraction est son homme fort, Aslan Abachidzé, qui fait l'objet d'un véritable culte de la personnalité. Babu (papy), comme on l'appelle ici, a son portrait jusque dans le moindre salon de coiffure. Au palais présidentiel, nous butons sur neuf molosses qui masquent la porte d'entrée. Poils ras sur de petites boîtes crâniennes, jambes plantées dans le trottoir, flingues apparents. Nous n'avons pas de rendez-vous. Reste le bluff:

– Le président Abachidzé nous attend pour une interview.

– Un instant, aboie le plus fort.

Une demi-heure s'écoule. Puis arrive un homme de petite taille, sanglé dans un costume trois pièces anthracite.

– Je suis Tamaz Bakouridzé, l'homme de confiance du président. On ne trouve pas trace de votre rendez-vous dans l'agenda du président. C'est ce que dit la secrétaire du président. Mais le président va peut-être vous recevoir plus tard. Maintenant ce n'est pas possible, car le président est occupé. Suivez-moi.

Une berline ouvre ses portes. Trois tours de ville et dix kilomètres plus tard, nous voilà à deux rues du point de départ. «C'est plus sûr que de se déplacer à pied», dit l'homme de confiance du président. Thé sucré et amandes douces. Plus les amabilités se poursuivent, plus la perspective d'une rencontre avec Babu s'éloigne. On parle de culture en Adjarie. On comprend l'échec de la tentative quand Tamaz Bakouridzé pose cette question cruelle: «Vous voulez voir une vidéo de la répétition du spectacle pour enfants de l'opéra de Batoumi?»

Autoproclamée république autonome, l'Adjarie échappe au contrôle de Tbilissi. C'est la seule partie de Géorgie à connaître un embryon de réveil économique. Facile: le micro-Etat, plate-forme de tous les trafics, profitant de sa frontière avec la Turquie, ne verse plus un sou au budget central. La corruption fleurit mais les criminels de rue, eux, ont disparu lors d'une grande purge à l'été 1991. Fort de ce retour à l'ordre, Aslan Abachidzé s'oppose au président Chevardnadze, qu'il rêve de détrôner. Mais il hésite à s'éloigner de sa capitale. L'histoire caucasienne contemporaine est truffée d'accidents de la route inexpliqués.

– Vous êtes sûr que vous ne voulez pas voir la vidéo de la répétition du spectacle pour enfants de l'opéra de Batoumi?