Erzurum, Turquie, 25 mars 2003

Reprenons le fil de l'oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan (BTC) à l'est d'Erzurum, sur le haut plateau d'Anatolie. Plus exactement au village de Gögender Köyü, où sera construite une station de pompage. Oben Özdes nous accompagne. Elle est ingénieur pour Botas, la société nationale des oléoducs, chargée des travaux du BTC en Turquie. Abdurrahim Ergen, le chef du village, nous fait asseoir sur le kilim du salon. Pain, beurre, confitures, fromages, thé, «tout vient du village», insiste notre hôte qui va recevoir 41 milliards de livres turques (24 000 euros) pour son champ de patates.

— Quelle impression ça fait de se retrouver l'homme le plus riche du village?

— (Il regarde d'abord l'ingénieur). Ha, mais je ne suis pas l'homme le plus riche du village! Tout le monde est riche ici! La terre est riche.

L'homme a visiblement été «briefé» par Botas avant notre visite. Au point qu'il est inutile d'insister. Dehors, en allant admirer les cigognes en transit, un habitant du village, longtemps ouvrier en Allemagne, viendra nous livrer l'autre version. Aussi furtivement que si sa vie en dépendait.

«Un sale truc, cet oléoduc, souffle-t-il. Ici, tout le monde est pauvre et le cadastre est très mal tenu. Alors l'argent de Botas sème la panique… Abdurrahim, le pauvre, il croyait avoir touché le magot mais il n'est peut-être pas propriétaire de son champ. Il l'a acheté il y a douze ans à une famille de huit frères. Cinq seulement avaient signé l'acte. Parmi les trois autres, deux sont revenus en disant que les titres de propriété étaient aux mains du troisième, qui vit en Australie. Enfin vivait, parce qu'il est mort là-bas et c'est impossible d'aller vérifier…»

De retour sur la nationale, Oben Özdes exulte. «Je vous l'avais dit, les gens sont vraiment heureux que l'on construise un nouveau pipeline, cela créera des emplois…» Pas sûr. Car la région est l'une des plus sinistrées du pays alors qu'elle est déjà un grand carrefour énergétique. Outre le nouveau tuyau du Caucase, il y a un tube terminé l'an dernier qui amène du gaz naturel iranien. Un autre encore est prévu pour le gaz de la Caspienne. Oben Özdes désigne maintenant l'horizon. «D'Erzurum, dit-elle, le BTC filera plein ouest avant de bifurquer vers la Méditerranée. Mais nous avons encore une vingtaine de franchissements de failles à construire.»

– Franchissements de failles?

– Vous ne le saviez pas? L'oléoduc suit la faille nord-anatolienne.

Vite, un café Internet, et l'entrée «faille nord-anatolienne» dans un moteur de recherches. Où l'on découvre très vite que ladite faille est une «décrochante majeure», qui traverse le pays d'est en ouest, sur laquelle «les contraintes s'accumulent à la frontière des plaques qui coulissent par à-coups brutaux, générateurs de séismes dévastateurs.» Cela, BP à Bakou avait oublié de nous le dire.

Ceyhan, 27 mars 2003

Ceyhan, enfin. Depuis Bakou, nous avons entendu ce nom mille fois: le bout de la ligne, la fin du tuyau! Pourtant, dans la petite ville, on nous explique qu'il faut continuer une trentaine de kilomètres jusqu'au terminal pétrolier de Yumurtalik, propriété de la Botas. La route serpente dans les oliviers et s'arrête net devant le périmètre. Des milliers d'hectares clôturés. Ici bat l'un des cœurs de la planète pétrole. Car le brut de la Caspienne ne fera que s'ajouter à l'or noir irakien, pour lequel on se bat en ce moment en Mésopotamie!

On nous conduit dans une pièce vitrée. Un homme énigmatique se dresse devant un petit pupitre avec des boutons rouges, des écrans de contrôle et des cartes de l'Eurasie couvertes de tuyaux. On se croirait dans une base secrète, on a envie de dire: «Bond, James Bond!» en serrant la main du maître des lieux, qui ne peut être que Blofeld, le meilleur ennemi de 007. Son vrai nom est pourtant Gürhan Ünal. Il est moins nuisible que Blofeld, mais à peine moins puissant.

— Depuis 1975, dit-il, un premier oléoduc nous livre le pétrole de Kirkouk, Irak du Nord. En 1985, un tuyau parallèle, beaucoup plus gros, permet au régime de Saddam d'ajouter une partie de la production de Bassorah, Irak du Sud. Nous traitons alors 80 millions de tonnes par an. Une partie est envoyée vers la raffinerie d'Ankara. Le reste file à l'exportation sur des tankers. En 1991, première guerre du Golfe, nous perdons le pétrole de Bassorah. Celui de Kirkouk continue à couler, mais il est surveillé par l'ONU, programme «pétrole contre nourriture» dont les inspecteurs habitent ici. Pour vérifier leurs vérifications, il y a des Irakiens de la Northern Oil Company, les gars de Kirkouk. Vous pouvez aussi les voir.

Le directeur fait une pause, nous fixe dans les yeux, puis explose de rage: «Mais pour l'instant, nous ne faisons plus rien! Parce qu'il y a de nouveau la guerre en Irak. Et plus une goutte dans les tuyaux! Et la guerre pour quoi, hein? Pour du PÉTROLE! Quelle honte!»

Interloqués, nous gagnons la cantine où l'on sert ce midi du lapin à la moutarde. D'un côté de la salle, les fonctionnaires onusiens du programme «pétrole contre nourriture». Faute de pétrole, ils se concentrent sur la nourriture. De l'autre côté, les Irakiens, dont Salaam Hassan Kiddam, très en colère. Résumons:

— J'ai foré à Bassorah avec les Français de Total. J'ai assisté au prodigieux développement de Kirkouk. Mais depuis 1991, on vole mon pétrole! Et maintenant, c'est de nouveau la guerre, les Américains veulent revoler mon pétrole volé! Qu'est-ce que je peux faire? Je pleure devant la télévision. Ce matin il y a encore eu des bombes sur Kirkouk où sont ma femme et mon fils. Hier, ils étaient vivants. Mais aujourd'hui, le téléphone ne passe plus. Vous savez ce que je lui dis, à mon fils? Il faut quitter l'école, et vas tuer autant d'Américains que tu pourras! Qu'est-ce qu'ils foutent les Américains? Est-ce que je vais, moi, prendre du pétrole au Texas avec un fusil?

Istanbul, 28 mars 2003

Fraîches et bavardes, les trois touristes espagnoles qui viennent de commander un menu gastronomique au Kempinski Palace d'Istanbul font comme si de rien n'était. Seul un coup d'œil inquiet vers l'extérieur, de temps en temps, trahit leur stupeur: il y a un supertanker dans la piscine! Enfin pas dans la piscine mais dans le Bosphore, juste derrière. Un pétrolier énorme, bien plus gros que l'hôtel, qui passe lentement et obscurcit les fenêtres de l'établissement le plus chic de la Sublime Porte.

A 550 dollars la suite junior, le Kempinski se garde bien de signaler dans ses brochures publicitaires que sa vue splendide sur le détroit est en fait un panorama sur un gros pipeline à ciel ouvert. En 2002, plus de 150 millions de tonnes de pétrole ont transité sous ces nobles fenêtres.

Si les visiteurs sont surpris, les douze millions d'habitants d'Istanbul, eux, sont très angoissés. Les 9427 tankers qui ont traversé la mégapole en 2002 (leur nombre a doublé depuis 1999) sont autant de bombes flottantes s'ils s'échouent ou entrent en collision avec les 40 000 autres navires qui utilisent le détroit chaque année. Les accidents sont innombrables. Chaque semaine, un de ces molosses froisse une frégate, frôle un ponton ou évite de justesse un dolmus, ces bateaux-autobus que les Stambouliotes utilisent pour se rendre d'un continent à l'autre.

Au terme des Conventions de Montreux de 1936, Ankara ne peut ni imposer des bateaux-pilotes ni restreindre le trafic. Il peut hurler à la «saturation» et menacer de fermer la voie d'eau, mais gare à la réaction de Moscou, pour qui le Bosphore est de la plus haute importance stratégique. Car la plus grande partie des pétroliers proviennent du port russe de Novorossiisk, terminus du brut sibérien qui dévale dans les oléoducs du cercle polaire à la mer Noire. La Sibérie? C'est notre prochaine étape.

Région de Sourgout, Sibérie occidentale, 3 avril 2003

La route zigzague à travers la toundra pour relier entre eux les puits d'un des plus vastes champs de pétrole du monde. Sur la droite, un écriteau «zone dangereuse, passage de pipeline». Sur la gauche, une forêt de petits bouleaux, tués net par le pétrole qui suinte de la terre. De temps à autre, un tube jaillit de terre et s'arc-boute, embrasse une valve rouillée avant de replonger dans le sol imbibé d'huile sombre. «Zone dangereuse, passage de pipeline», répète un écriteau. Mais la zone est infinie. Où que porte le regard, c'est le même spectacle mécanique: des pompes à bascule aspirent le brut sibérien, 2000 mètres sous terre. Il n'y a pas âme qui vive et pourtant, nous sommes au cœur de la région de Sourgout, le poumon qui fait revivre la Russie et que convoite l'Amérique.

Découvert dans les années 1960, le pétrole de Sibérie occidentale propulse l'URSS au rang de premier producteur mondial. Pour l'extraire et l'enfourner dans les tuyaux, des centaines de milliers de pionniers sont appelés autour des gisements par de bons salaires, dans une région où le mercure descend à 50 degrés sous zéro. Les champs sont mis en exploitation à une vitesse record, au prix d'efforts enthousiastes et soviétiques.

Mais les richesses de Sibérie se perdent dans les méandres d'un empire trop grand. Il faut du pétrole pour fédérer les républiques sœurs de la Baltique, d'Ukraine ou de Biélorussie. Il faut du pétrole pour les alliés du bloc de l'Est. Il faut du pétrole pour l'Armée rouge. Alors on pompe, de plus en plus fort, au risque d'épuiser les hommes et les réserves. En 1988, la production culmine à 12,6 millions de barils par jour. Seul l'éclatement de l'Union met fin à cette fuite en avant. En 1993, la production s'effondre de moitié. Les oléoducs explosent, les raffineries rendent l'âme, les pompes à bascule s'immobilisent, les marées noires se multiplient. Rêve de pionnier, la Sibérie devient un cauchemar de la transition.

La reprise en main attend 1995. A ce moment, plusieurs requins acoquinés avec le Kremlin de Boris Eltsine vont privatiser le secteur énergétique à leur avantage. Ils s'enrichissent, démesurément. Moins visibles que les «Nouveaux Russes» vaniteux et dépensiers, ils sont surtout plus puissants. Ce sont les oligarques, au pouvoir insondable. Au lendemain du 11 septembre, quand la Maison-Blanche se met en quête d'alternatives au brut d'Arabie, c'est vers eux qu'elle se tourne.