Malabo, 8 mai 2003

L'avion se pose vers minuit, mais on se croirait en plein jour. Un jour infernal de feux et de flammes. A deux pas de l'aéroport, ce sont les torchères de la nouvelle usine de méthanol à 450 millions de dollars de la Marathon Oil Corporation, société texane qui a jeté son dévolu sur cette ancienne colonie espagnole. Elle n'est pas seule. D'ExxonMobil à Amerada Hess en passant par Ocean Energy, les croisés américains du baril se sont emparés de la petite île de Bioko sur laquelle trône Malabo (50 000 âmes), minuscule capitale d'un minuscule Etat. Plusieurs milliers de cadres anglo-saxons et d'oil workers ont pris leurs quartiers ici, transformant l'endroit en succursale de Houston. Une liaison aérienne directe relie d'ailleurs les deux villes.

En cinq ans, la Guinée équatoriale a troqué son statut de confetti territorial oublié à l'ouest de l'Afrique contre celui de «point chaud» de la bagarre mondiale pour les hydrocarbures. Que «pèse» cette nouvelle terre promise? 500 000 barils par jour en 2005, ce qui la placerait au troisième rang des producteurs africains derrière le Nigeria et l'Angola. L'Administration Bush va rouvrir à Malabo l'ambassade fermée en 1996, quelques mois avant la découverte des gisements off shore. A l'époque, le Département d'Etat avait prétexté des coupes budgétaires pour dissimuler une réalité moins diplomatique: le régime équato-guinéen parlait de zigouiller l'ambassadeur US, qui avait critiqué le président Obiang pour ses performances en matière de droits de l'homme.

10 mai 2003

C'est aujourd'hui l'inauguration des «Quatrièmes rencontres des premières dames d'Afrique». Malabo est sens dessus dessous. Dès les petites heures de l'aube, tous les fonctionnaires de la capitale balayent les rues et replâtrent quelques lézardes sur les vieilles bâtisses coloniales. Cinquante-deux épouses de chefs d'Etat sont attendues, pour débattre de «démocratie, droits de l'homme, condition féminine et éradication de la pauvreté». On a habillé toutes les femmes de l'île de boubous multicolores à l'effigie du président, on a aligné les écoliers le long de la route de l'aéroport. Sur un parking près de la mairie, les nouveaux pick-up 4x4 Mitsubishi livrés hier par cargo du Danemark sont astiqués par une armée de domestiques aux pieds nus. La température monte, et pas seulement celle de l'air ambiant.

«C'est la première dame du Gabon qui arrivera en premier, à 12 h 15!», dit à l'aéroport un fonctionnaire des douanes, impeccable dans son costume trois-pièces. Il est 10 h 30, et le thermomètre indique déjà 35°. Sur le tarmac de Santa Isabel, ils sont plusieurs milliers à attendre en dansant, foule compacte, saccadée par le rythme. L'accueil des premières dames sera somptueux. Des dizaines de groupes folkloriques de tous les villages de l'île tourniquent, trépignent, chacun dépositaire d'une chorégraphie originale. Il y a aussi des guerriers traditionnels de l'ethnie fang, d'autres de l'ethnie bubi, vêtus d'un seul pagne en feuilles de bananier séchées, armés de longues sagaies, qui simulent l'attaque d'une bête sauvage. Il y a la chorale, accompagnée par un banjo électrique grésillant, qui entonne à tue-tête ce délicieux refrain: «Ô bon président Obiang, ô merci pour le pétrole, ô bon président Obiang, ô merci pour la liberté!»

Depuis son indépendance en 1968, le pays n'a connu que la dictature. Le satrape actuel, Teodoro Obiang Nguema Mbasogo, 61 ans, a fait assassiner son prédécesseur en 1979, qui n'était autre que son oncle, Macias Nguema Biyogo Nnegue Ndong, responsable de l'exécution de 50 000 personnes et de l'exil de 80 000 autres. Le neveu avait baptisé son putsch familial «Coup de la liberté». Mais seuls les naïfs avaient cru à un virage vers la démocratie.

A peine moins cruel que son prédécesseur, Obiang se distingua rapidement par sa maîtrise de la terreur d'Etat. En témoigne la sinistre prison centrale de Malabo, Playa Negra, où l'on torture les leaders de l'opposition dans des cellules aussi grandes que des cercueils. Le chef de l'Etat, que l'on dit malade, se déplace souvent à l'étranger pour y consulter les meilleurs spécialistes, mais jamais sans sa garde rapprochée, exclusivement composée de Marocains «prêtés» par Hassan II il y a un certain temps déjà. Des malabars locaux auraient fait l'affaire mais Obiang est prudent. Il faisait lui-même partie de la garde rapprochée de son prédécesseur.

La Guinée équatoriale? Au début des années 1990, personne, pas même l'ancienne métropole madrilène, ne prête attention à ce bout de terre que l'on croit voué à la seule exploitation des bois tropicaux. Quand on parle de pétrole, c'est uniquement pour regretter la malchance des compagnies françaises et espagnoles qui repartent dépitées après avoir foré des «puits secs». Le pays végète dans une telle misère qu'il se classe tout en bas du classement IDH (Indice du développement humain des Nations unies). Comme tous les voisins ont du pétrole, le général Obiang ne perd pas espoir. Il décide d'ouvrir les portes aux investisseurs en leur offrant des conditions inédites, même dans les républiques bananières. S'ils trouvent du brut, ils pourront garder jusqu'à 87% des bénéfices! Et là, miracle: le pays fait une entrée fracassante dans le club des hydrocarbures, qui se traduit par une croissance de 60% en 2001-2002. Obiang annonce à la population l'entrée dans «l'ère des vaches grasses». La sienne.

«Ô Obiang, ô merci!»

Car l'homme n'est pas partageur. «Il est honteux de constater que sa nouvelle richesse pétrolière va le mettre à l'abri de la pression que l'Amérique affirme exercer sur les régimes totalitaires», dit le professeur Max Liniger-Goumaz, de Genève, l'un des meilleurs connaisseurs de la Guinée équatoriale. De l'autre côté de l'Atlantique, le journaliste américain Ken Silverstein vient de consacrer deux ans d'enquête au régime d'Obiang. Il a retrouvé la trace des premiers revenus pétroliers du pays, plusieurs centaines de millions de dollars. Au Ministère des finances? Non, à la banque Riggs de Washington, sur un compte privé au nom du président. En théorie, les Equato-Guinéens devraient être d'ici à quelques années le peuple le plus riche du monde. En théorie, car le calcul se base sur une division des revenus pétroliers par le nombre d'habitants. Mais à Malabo, hélas, on ne divise que par un.

Retour sur le tarmac de l'aéroport, où se poursuivent les danses endiablées et l'attente des premières dames d'Afrique. Soudain, à l'horizon, un point noir grossit rapidement. L'avion de la première dame du Gabon? Non, ce n'est qu'un Antonov ukrainien qui transporte de longs tuyaux pour l'industrie pétrolière, aussitôt déchargés dans un hangar en bout de piste. Vers 13 h 30, les officiels équato-guinéens (qui ne dansent pas, mais regardent souvent leur montre), se veulent rassurants.

– Oui, il y a un peu de retard sur le programme, dit le chargé du protocole, rien de grave. Les vingt-quatre premières dames vont atterrir d'un instant à l'autre.

– Vingt-quatre? Elles ne devaient pas être cinquante-deux?

– Ça a changé.

Soixante minutes plus tard, deux appareils se sont posés. Le premier, un vieux Boeing d'Air Gabon assurant la liaison Libreville-Malabo, débarque ses passagers réguliers dans l'aérogare décatie. Le second est un vol domestique en provenance de Bata, principale ville de la partie continentale du pays (à 200 km d'ici), coincée entre le Cameroun et le Gabon. Toujours pas de premières dames. Sur le macadam, carbonisé par un soleil méphistophélique, les guerriers fangs poursuivent leur chasse à la bête sauvage. Mais, comment dire, ils y mettent moins d'ardeur. On remarque aussi que la fournaise a rétréci le refrain de la chorale: «Ô Obiang, ô Merci!» Rasés de près, cravates serrées, les officiels font mine de rien dans leur pavillon climatisé. Il est bientôt 15 heures. «La première dame du Gabon devrait arriver avant 16 heures, une dizaine de premières dames sont attendues avant la nuit», déclare le chargé du protocole avant de nous proposer un rafraîchissement, chagriné par nos chemises détrempées.

Le massif floral à l'entrée du pavillon, lui, n'a pas attendu pour rendre l'âme. Et sous le tapis rouge, la colle commence à fondre. Les guerriers fangs ont abandonné leurs sagaies sur la piste pour suivre les guerriers bubis. Qui sont partis acheter du Fanta tiède aux vendeurs ambulants. Comme la moitié de la chorale, qui ne dit bientôt plus que «Ô!» Il est presque 17 heures quand paraît enfin l'épouse d'Omar Bongo. Le comité d'accueil, complètement flapi, fait de son mieux. Sur la route qui la mène au centre-ville, la femme du chef de l'Etat gabonais a droit à ce spectacle inédit: des centaines d'enfants hagards, certains couchés dans l'herbe, assommés par l'insolation.

Le soir, quelques minutes avant le début de la cérémonie d'ouverture (quatre premières dames sont finalement présentes), un morceau d'un balcon du palais des Congrès s'effondre sur un chœur d'enfants. Deux fillettes en sang sont évacuées d'urgence. Constancia Mangue Nsue Okomo, la conjointe du président équato-guinéen, souhaite la bienvenue à tout le monde. Les débats sur la «bonne gouvernance» peuvent commencer.

13 mai 2003

Un solide gaillard affalé sur une terrasse de café, avec un t-shirt imprimé «Abu Dhabi cybercafé». C'est un «expat'» d'une société de services pétroliers. Il est à Malabo depuis deux ans. Il appelle les serveuses par leur prénom, incarne ces pétroliers blancs implantés pour quelques dollars de plus dans un monde d'une folle hostilité. Extraits:

– Je ne mange que dans ce restaurant, c'est le seul où je ne suis jamais tombé malade. Ailleurs, on trouve toutes les bactéries du monde. C'est l'Afrique. Non, je ne suis pas parano, c'est vraiment l'enfer. Il y a des normes de sécurité incroyables pour les expatriés. Pas le droit de monter dans un taxi local. On doit utiliser les véhicules de la compagnie, qui sont bridés à 50 km/h. Pour m'évader, je vais aux Emirats arabes unis. Là-bas, avec un pote, on fait des pointes à 270 km/h sur l'autoroute Abu Dhabi-Dubaï. Ici, c'est pourri. Chaque année, cinq ou six expatriés meurent de la malaria cérébrale, foudroyant. T'es même pas sûr de pouvoir monter dans l'avion pour aller te faire soigner en Europe, des fois t'es mort avant. C'est un pays de fous, il y a des histoires qui circulent sur les villages cannibales sur la route de l'aéroport. C'est l'Afrique.

Intrigués par la perspective de terminer notre existence dans une marmite équato-guinéenne, nous entrons une heure plus tard dans l'un des villages mentionnés par l'expat'parano. La réalité est moins drôle. Soixante-quinze personnes vivent ici dans une pauvreté affligeante. Le régime les a chassés de leur village de pêcheurs, réquisitionné pour l'usine de méthanol. Aucun dédommagement, aucune excuse. «On ne nous a jamais rien demandé, fait le chef du village, un vieil homme édenté à la peau desquamée. Sauf un jour, le gouvernement nous a dit de déguerpir.»

16 mai 2003

Au Ministère du pétrole de Guinée équatoriale, une petite bâtisse blanche équipée de climatiseurs (ils sont rares), nous attendons Cristobal Manana Ela, le ministre des Mines et de l'Energie qui a daigné nous recevoir, après un forcing insensé auprès de sa secrétaire lascive. Plusieurs semaines auparavant, nous avions aussi contacté les compagnies américaines présentes ici, via leurs QG respectifs de Houston, pour savoir ce qu'elles pensent du rapport de l'organisation londonienne Global Witness qui les accuse d'être partie prenante d'un système dictatorial. En vain. A Malabo, comme dans la plupart des zones rugueuses dans lesquelles elles opèrent, les compagnies ne parlent pas: silence, on fore.

Le ministre se fait désirer, mais il y a quelqu'un dans son bureau. Un Blanc en bermudas, qui va et vient, prend des papiers, les repose, ouvre une armoire vitrée remplie de documents, la referme. Il n'est pas chez lui, mais c'est tout comme. Les Blancs sont les vrais patrons de cette république pétrolière. L'intrus s'en va, le ministre arrive, belle prestance et Rolex en or. Les murs de son bureau sont couverts de photographies couleurs grand format où on le voit, rayonnant, casque sur la tête, en train de visiter les nouvelles plates-formes off shore d'Amerada Hess et d'ExxonMobil.

Ce que nous raconte le ministre? Que les contrats pétroliers, dans son pays, sont une affaire très sérieuse, des documents de première importance qui respectent les procédures internationales les plus contraignantes. Pour le prouver, il entame des fouilles dans l'armoire que visitait le Blanc quelques minutes plus tôt. Il finit par extirper un contrat d'une montagne de papiers et le brandit sous notre nez: «Vous voyez, c'est très clair, voilà la part qui revient à la Guinée équatoriale, et voilà celle qui revient aux étrangers. Tout est transparent.»