Luanda, 18 mai 2003

– Vous cherchez quoi? Du pétrole?

Bernardo Azevedo, un Noir sec et barbu, nous barre la route. Il fait partie des gens qui mesurent leur importance à la taille du problème qu'ils parviennent à créer. Il faudra bien des palabres, des recommandations angolaises et internationales, pour venir à bout de sa vanité procédurière. Le chemin descend le long d'anciens entrepôts de l'époque portugaise. Sur la plage, des femmes écaillent du poisson à même le sable. Bernardo Azevedo siffle deux hommes qui accourent. Il leur ordonne de creuser à ses pieds. En quelques pelletées, le sable devient noir. Une minute plus tard, venue d'on ne sait où, une huile sombre gargouille au fond du trou. Un enfant joyeux y plonge pour la remplir une bouteille d'American Cola, qu'il brandit en riant. De l'or noir à 50 centimètres de profondeur? Béni soit le peuple de cet eldorado! Fortunés Angolais, quelle autre terre se montre si généreuse?

Pourtant, en relevant la tête, ce n'est que désolation. Côté rivage, une épave échouée se décompose au milieu des immondices flottantes. Côté ville s'étale en pente douce le bidonville de Boavista. Les plus chanceux habitent les baraques du sommet, juste en dessous de la corniche du Miramar, parce que les ambassades alignées là-haut leur déversent chaque nuit leurs ordures sur la tête, dans lesquelles il y a de quoi manger et récupérer. A Boavista, il n'y a ni eau courante ni électricité. Tout s'arrête à la tombée de la nuit. Jusqu'à une période récente, les habitants venaient prélever le brut de la plage, pour éclairer leurs cabanes de boue et de plastique.

Confrontées à ce dangereux précédent, qui voyait la population profiter enfin de «son» pétrole, les autorités ont interdit la prospection sauvage sous prétexte qu'il était mal raffiné et provoquait des explosions. A la place, elles ont donné le pouvoir à une poignée de profiteurs, comme Bernardo Azevedo. «Le secteur que je commande s'étend de cette épave à gauche jusqu'au gros tas de déchets là-bas à droite», annonce avec fierté notre petit exploitant. Avec son équipe, il remplit une quinzaine de tonneaux de 200 litres par jour, les achemine sur des charrettes tirées par des ânes et les vend 8 dollars pièce à la raffinerie Total au bout de la crique.

Saisissant résumé de l'Angola: pays riche, peuple pauvre. Près d'un million de barils exportés chaque jour, des multinationales pétrolières qui vont investir 20 milliards de dollars en cinq ans, des diamants en abondance. Mais voilà, le pétrole est offshore, sucé par des plateformes qui multiplient les records de grande profondeur. La quasi-totalité de ce brut disparaît aussitôt vers les raffineries du Texas et de Louisiane, de l'autre côté de l'Atlantique, empruntant l'ancienne route des esclaves.

Offshore, les comptes en banque des pontes du régime Dos Santos le sont aussi, alimentés par les paiements occultes des compagnies et les trafics d'armes. Quant aux 12 millions d'Angolais ordinaires, ils sont onshore. Avec un tiers des enfants qui meurent de maladie ou de faim avant l'âge de 5 ans, 83% de la population en dessous du seuil de pauvreté et 70% sans accès à l'eau potable, 10 millions de mines antipersonnel dans la nature et 500 000 morts dans une guerre civile terminée l'an dernier à la mort du chef des rebelles de l'Unita, Jonas Savimbi.

Enclave de Cabinda, 20 mai 2003

Le père Jorge Casimiro Congo tient sa messe de bonne heure. Le soleil se lève à peine, ce dimanche, que son église au bord de l'océan déborde déjà de fidèles. Ils sont plusieurs centaines, assis jusque dans la cour. A l'intérieur, un cortège de femmes couvertes d'un foulard bleu chantent et dansent l'Ave Maria. Après des études à Rome et à Fribourg, le père Congo est revenu sur sa terre natale. Ses dénonciations fréquentes des injustices subies par les Cabindais, les tentatives d'intimidation voire d'assassinat dont il fut victime et enfin sa sympathie pour la guérilla que mène le Front de libération de l'enclave de Cabinda (FLEC) contre le gouvernement de Luanda font chaque semaine de ses sermons un grand moment politique.

Ce matin, après quelques minutes purement bibliques, le prêche dérive: «Nous sommes les fils de la miséricorde de Dieu. Il libère les âmes des corps, des peuples, des nations.» Avant d'entrer carrément dans le vif du sujet: «Dieu ne peut accepter ce que nous vivons. Le gouvernement nous tue et nous opprime. Il nous traite comme si nous étions des vaches qui broutent sur son champ de pétrole.»

La Cabinda Gulf Company, propriété des Américains de ChevronTexaco avec la participation de Total et Agip, produit 420 000 barils par jour (60% du pétrole angolais) à Cabinda, petite enclave de 160 000 habitants, coincée entre la République démocratique du Congo (RDC, ex-Zaïre) et le Congo-Brazzaville, séparée du reste de l'Angola par une étroite bande de terre. Elle se compose de trois territoires bien distincts. Côté mer, il y a la base où l'on produit du pétrole. Côté continent, il y a la forêt où l'on se bat. Entre les deux, une ville, une route et quelques villages lépreux. Commençons par la base, inaugurée en 1968 au lieu-dit de Malongo. Les expatriés y vivent comme aux Etats-Unis, avec leur propre aéroport, une petite raffinerie pour leurs besoins immédiats, une centrale électrique, des supermarchés. On les appelle en composant l'indicatif de San Francisco. Impossible d'y pénétrer. On peut seulement longer la fortification sur 12 kilomètres, une double couche de barbelés que borde un champ de mines.

Que se passe-t-il à l'intérieur? Ecoutons Ernesto Rodriguez, ancien employé au service du personnel. Il décrit une société à trois vitesses, dominée par 500 expatriés anglo-saxons et portugais, secondés par 1500 Angolais de Luanda souvent métis, et servis par 900 Cabindais (cuisiniers, chauffeurs, femmes de ménage). Il s'est taillé une réputation d'activiste pour avoir dénoncé des actes de racisme ordinaire et tenté de convaincre la base de s'intéresser à l'enclave. «J'ai obtenu que Chevron construise une école dans un village. Mais quand j'en ai proposé une seconde, on m'a répondu: «Notre métier, c'est le pétrole, pas les écoles.»

De fait, les cadres de la Cabinda Gulf Company ont si peu l'intention d'entretenir la moindre relation avec les sauvages qui les entourent qu'à chaque renouvellement du parc informatique, ils écrasent des centaines d'ordinateurs au bulldozer et les enterrent dans la forêt au lieu de les léguer aux lycées de Cabinda.

La forêt est une autre histoire. Adossée aux deux Congos, elle abrite 2000 guérilleros du FLEC divisés en deux factions, les FLEC-Renovada et les FLEC-FAC contre lesquels une grande offensive a été lancée en octobre 2002 par 10 000 soldats gouvernementaux, enfin «disponibles» pour s'engager dans la répression du séparatisme cabindais après la paix signée en avril avec l'Unita. Un rapport accablant publié par l'une des fondations du financier et philanthrope américain George Soros détaille les atrocités commises par les troupes de Luanda (massacres et exécutions sommaires, viols des femmes et jeunes filles, torture, déportation de villages entiers, pillages, destructions de récoltes) et par la guérilla (enlèvement d'étrangers et ponction d'une taxe de guerre; ceux qui ne paient pas se font couper le nez et les oreilles).

Reste la population, coincée entre les pétroliers et les combattants. Sa misère commence à 300 mètres de l'entrée de la base, au village de Futila. C'est là que Chevron a consenti, il y a huit ans, à construire une école primaire. Mais c'est là aussi que le pétrole qui fuit des vieilles installations en mer se répand sur la plage, causant la ruine des pêcheurs et de sérieuses intoxications chez les habitants. «Nous avons organisé en décembre 2002 une marche de protestation contre la pollution, raconte un habitant de Futila. Nous étions 200 pêcheurs. Ils sont venus nous disperser en hélicoptère.» En ville de Cabinda, 70% des habitants n'ont pas accès à l'eau potable. Et il faut en moyenne cinq heures de queue pour obtenir de la benzine à la seule station-service d'une enclave qui fournit de l'essence à tant d'automobilistes américains.

Luanda, 22 mai 2003

Les riches de la capitale ont l'air nombreux quand ils s'entassent au Miami Beach. Ce restaurant est situé presque au bout de l'Ilha, la langue de terre en face de la capitale. Cet après-midi, tous les transats sont pris sur la plage, gardés par des hommes en armes, et il n'y a aucune table de libre dans la salle ouverte, à l'ombre des cocotiers. Dans un pays dépourvu de pétrole, des clients pareils, capables de dépenser la moitié d'un salaire moyen pour un repas et une bouteille de vin, seraient industriels, banquiers ou avocats de haut vol. Mais, en Angola, il suffit d'être un prédateur, c'est-à-dire un bénéficiaire des largesses de l'un des trois centres de pouvoir: Futungo, comme s'appelle ici la présidence, Sonangol, la compagnie pétrolière nationale, ou l'armée.

Le système, qui a pour seul objectif le maintien au pouvoir du régime, consiste à arroser un nombre limité de privilégiés et à réprimer tous les autres. Il a été surnommé la «république des enveloppes». Quelques centaines de familles peuvent ainsi envoyer leurs enfants étudier en Angleterre, acheter de grosses voitures climatisées, des téléphones portables ou des produits de marque dans des boutiques discrètes, aussi bien achalandées que parfaitement introuvables pour qui ne connaît pas l'adresse et le mot de passe qui déclenchera l'ouverture de la porte.

La corruption pervertit l'économie du pays et a fait de Luanda une des villes les plus chères du monde. Elle engloutit chaque mois des millions de pétrodollars. L'organisation londonienne Global Witness a révélé en mars 2002 que 1,4 milliard de dollars manquait dans les comptes de l'Etat en 2001. Quant au procès Elf et à l'affaire de l'Angolagate, dont sont saisies les justices française et suisse, ils montrent que le président Jose Eduardo dos Santos n'a pas oublié de remplir ses propres poches – il est le citoyen le plus riche de son pays – et que les pétroliers occidentaux jouent pleinement le jeu des paiements occultes.