La monarchie absolue saoudienne peut-elle se transformer en monarchie constitutionnelle? Dans la dynamique du printemps arabe, deux appels lancés sur Facebook invitent les Saoudiens à descendre ce vendredi dans la rue pour une «journée de la colère». Mais aussi à mener une «révolution saoudienne» le 20 mars prochain. Près de 130 intellectuels ont aussi pressé le pouvoir, détenu par la famille royale, d’entreprendre des réformes urgentes pour éviter qu’à terme le pays s’effondre. Ils demandent l’instauration d’une monarchie constitutionnelle et du droit de vote et d’éligibilité pour les femmes qui ne peuvent ni travailler, ni participer à la vie publique.

Dans l’est du pays, où réside une grande partie de la minorité chiite, qui représente entre 10 et 15% de la population, ces dernières semaines ont été marquées par divers mouvements épars de contestation. Face au risque de contagion du printemps arabe, le roi Abdallah s’est empressé d’annoncer des mesures pour augmenter le salaire des fonctionnaires, l’aide aux étudiants. Coût de l’opération: 36 milliards de dollars.

Directeur de recherche à la Fondation pour les relations internationales et le dialogue extérieur (Fride) à Madrid, Barah Mikaïl juge peu probable un scénario à la marocaine: «Il y a de grandes différences entre le Maroc et l’Arabie saoudite. Mohamed VI concentre le pouvoir. C’est lui qui prend les décisions. A Riyad, la configuration du pouvoir est plus compliquée. Derrière le roi, qui se veut réformateur, il y a une multitude de rivalités entre des éléments très conservateurs et d’autres réformateurs.» En Arabie saoudite, par ailleurs, il n’y a pas de culture de la protestation. Le régime saoudien a interdit la manifestation d’aujourd’hui, car selon les religieux, elle «viole le Coran».

Richesse et… pauvreté

Dans ce pays dont le revenu national est le triple de celui d’Egypte et qui contrôle 20% des réserves pétrolifères mondiales, la stabilité est assurée par la manne issue des revenus de l’or noir et des services de renseignement efficaces. Mais plusieurs facteurs sont de nature à secouer le pouvoir. Selon Barah Mikaïl, les chiites veulent faire bouger le curseur social. Car derrière les oripeaux de l’opulence des princes saoudiens, la pauvreté reste considérable en raison d’une mauvaise redistribution des richesses. L’Arabie saoudite connaît le même type de problèmes que d’autres pays arabes: de nombreux diplômés universitaires sont sans emploi. De plus, 70% de la population a moins de 30 ans. «En réalité, la famille royale redoute un éclatement du pays, une sécession des provinces saoudiennes. Elle craint que l’Iran intervienne auprès des chiites pour les pousser à se séparer», analyse le chercheur.

La contestation de ces derniers jours est surtout chiite. Mais les sunnites ont aussi critiqué à leur manière le pouvoir en place. De nombreux jeunes sont allés alimenter les rangs d’Al-Qaida en Irak, qui s’oppose au pouvoir saoudien. En outre, lors des premières élections municipales dans l’histoire du pays, en 2005, de jeunes candidats sunnites avaient ouvertement stigmatisé le pouvoir.

Allié de Washington

Riyad peut-il compter sur le soutien des Etats-Unis, avec lesquels il a conclu une forte alliance (pacte Quincy de 1945) qui perdure? «C’est un allié trop important, conclut Barah Mikaïl, pour que Washington se réjouisse d’une chute de la famille royale.» C’est d’autant plus vrai que pour les Etats-Unis, l’allié sunnite reste précieux pour contrer l’Iran et pour traiter avec les talibans en Afghanistan.