La «génération location» prise en tenailles par la crise du logement

Le logement est enfin un sujet de la campagne électorale britannique. A une semaine des législatives du 7 mai, la question qui brûle les lèvres d’une large part de la population est finalement débattue: comment se loger à un prix décent? Le premier ministre, David Cameron, et le leader de l’opposition, Ed Miliband, ont chacun fait des propositions ces derniers jours: vente à bas prix de logements sociaux pour le premier, exonération du droit de timbre pour les primo-accédants et encadrement des loyers pour le second. «Mais ce sont des cautères sur une jambe de bois», estime Christian Hilber, de la London School of Economics.

Le Royaume-Uni est en proie à une crise généralisée du logement, particulièrement aiguë à Londres et dans le sud-est de l’Angleterre. Une crise qui a vu un renversement historique de tendance, dans ce pays obsédé par l’immobilier: depuis une décennie, le taux de propriétaires baisse. Il est passé de 70 à 64% de la population. Dans le grand Londres, le prix moyen d’une propriété atteint désormais 7,5 fois le revenu moyen, moitié plus qu’il y a quatre ans. Inabordable pour l’immense majorité de la population.

Déracinements

A tel point que les plus jeunes sont surnommés «génération location». En 2001, 58% des 25-34 ans possédaient leur logement; ils sont aujourd’hui moins de 40%. Mais même dans la location, la crise bat son plein: les loyers s’envolent, repoussant en banlieue toujours plus lointaine les classes populaires.

Pour saisir l’ampleur du phénomène, il faut commencer tout en bas de l’échelle sociale et rencontrer Sam Middleton. A 21 ans, mère célibataire, bonnet enfoncé sur ses longs cheveux roux, elle tient tête depuis dix-huit mois aux autorités locales et refuse le «nettoyage social» en cours.

L’histoire remonte à septembre 2013. Après avoir été pendant un an sans domicile fixe, Sam s’était retrouvée enceinte. La mairie de Newham, dans l’est de Londres, lui avait trouvé une place dans un foyer, appelé Focus E15, non loin du parc qui a reçu les Jeux olympiques en 2012. Jusqu’au jour où elle et vingt-huit autres jeunes mamans ont reçu une lettre des autorités leur annonçant leur expulsion prochaine. La raison: à la suite des coupes budgétaires, les aides sociales allaient être réduites.

La mairie a alors commencé à proposer des solutions: des appartements pourraient être disponibles… à Manchester, Birmingham ou Hastings. Bref, Newham suggérait à de jeunes mères célibataires déjà très fragilisées socialement de quitter le quartier où elles avaient leurs amis et leur famille, pour les installer à des centaines de kilomètres de là.

«On a décidé de protester mais franchement, on ne pensait pas qu’on nous écouterait», se rappelle Sam Middleton. Contre toute attente, la campagne a attiré l’attention. C’est même devenu une tempête médiatique en septembre 2014, quand les jeunes mamans ont occupé pendant deux semaines les appartements vacants du Carpenters Estate, des logements sociaux de Newham en bon état mais qui devaient être démolis pour laisser place à de nouvelles constructions privées.

Elle et ses amies ont bien fait de protester: toutes ont désormais été relogées localement. Mais elles sont une exception: la mairie de Newham a 16 000 personnes sur ses listes d’attente pour un logement social.

Le phénomène est la conséquence logique de trente ans de politique du logement. Dans les années 1980, Margaret Thatcher avait lancé une révolution avec le «droit à acheter» (right to buy). Cela permettait aux habitants des logements sociaux d’acheter leur appartement à un prix très réduit. Populaire, l’initiative était de fait un transfert du patrimoine de l’Etat aux individus. Les mairies n’ont jamais reconstruit autant qu’elles ne vendaient. Le nombre de logements sociaux a fortement diminué.

Un déménagement par an

Dans le même temps, les nouvelles constructions privées étaient très limitées. Pour ne pas empiéter sur la «ceinture verte» autour des villes, peu de permis de construire ont été accordés. L’an dernier, 140 000 logements ont été construits. Il en faudrait le double pour stabiliser les prix. «Il y a un manque fondamental d’offre», analyse Michael Ball, de l’Université de Reading. La folle envolée des prix est inévitable.

Avec peu de logements sociaux et des prix astronomiques, les éléments de la tempête immobilière sont en place. Si Sam Middleton a été en première ligne, la crise se répand à tous les échelons sociaux. A 29 ans, Brianna L’Hostis, mère de deux jeunes enfants, se décrit d’elle-même comme classe moyenne. Elle enseigne le catéchisme à mi-temps, son mari est ingénieur en début de carrière. «Ces six dernières années, j’ai déménagé six fois», témoigne-t-elle. La raison: les loyers qui augmentent violemment à chaque fois que le contrat d’un an arrive à échéance. Au Royaume-Uni, la location n’est pas encadrée et les prix peuvent augmenter sans limite à la fin du contrat.

Brianna L’Hostis a désormais trouvé une maison de trois chambres à un prix raisonnable, grâce à des connaissances via son église. Mais le loyer de 1150 livres (1600 francs) mange près de la moitié des revenus de son couple. «On fait attention à tout. On n’a pas de voiture, on marche le plus possible pour éviter les transports en commun… Les mois où il faut acheter une nouvelle paire de chaussures sont stressants.»

Son amie Lucia Hall, 33 ans, est tout en haut de la hiérarchie sociale de la «génération location». Elle a deux enfants en bas âge. Mais entre son emploi à temps partiel dans une école privée et son mari enseignant, ils gagnent conjointement 60 000 livres (85 000 francs) par an. Le double du revenu moyen d’un ménage britannique. Et pourtant, après quelques années à Edimbourg, ils sont revenus à Londres… et ils logent chez les parents de Lucia.

«On pourrait de justesse payer un loyer. Mais on serait alors dans un appartement minuscule.» La belle maison de six pièces de ses parents semblait préférable. Mais surtout, elle rêve de pouvoir acheter son logement. «Si on louait, on ne pourrait jamais économiser pour payer l’avance nécessaire à un emprunt immobilier.» Elle regarde autour d’elle la résidence de ses parents à Ealing, un quartier bourgeois de l’ouest de Londres, en se demandant ce qui s’est passé: «Ça vaut 1,75 million de livres aujourd’hui. Ils l’ont achetée dix fois moins il y a vingt ans.» Quand elle grandissait dans cette maison, ça lui paraissait évident: elle vivrait un jour dans un environnement similaire. Aujourd’hui, c’est un rêve inatteignable.