Dès décembre, l’hôpital King’s College, dans le sud de Londres, a commencé à fermer ses services pour faire face à l’urgence du Covid-19. «On a d’abord annulé les opérations de routine, témoigne Chris, un médecin qui préfère garder l’anonymat. Les remplacements de hanches, de genoux, les cataractes… Tout ça est fini depuis de nombreuses semaines. Et maintenant, on commence à annuler des opérations qui sont officiellement classées non urgentes, mais qui ne peuvent pas vraiment attendre, même celles pour certains cancers.»

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Comme tous les hôpitaux de Londres, King’s College, un des gros établissements de la capitale britannique, subit de plein fouet l’actuelle vague de Covid-19. Le nombre de patients hospitalisés au Royaume-Uni dépasse de loin le pic de la première vague: 32 300 personnes sont traitées, contre 21 000 en avril. Rapporté à la population, c’est près du double du niveau de la Suisse. En une semaine, le nombre de patients a fait un bond de 22%.

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«On est très inquiets pour cette semaine, continue Chris. Pour l’instant, il n’y a pas besoin de trier les patients et de refuser des soins aux personnes les plus âgées ou les plus fragiles, mais on craint tous que cela ne finisse par arriver. Nous sommes peut-être à quelques jours de l’effondrement.»

John, un autre médecin de King’s College, qui préfère aussi conserver l’anonymat, confirme: «Ça devient vraiment très difficile de tenir. Contrairement à la première vague, on a un plan et il n’y a pas de panique. Mais tout le monde est mobilisé et on est vraiment au bord de la rupture.»

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Situation grave dans tout le pays 

Le premier ministre britannique, Boris Johnson, l’a redit lundi: «Nous sommes à un moment périlleux.» Chris Whitty, le directeur médical du gouvernement britannique, tire aussi la sonnette d’alarme: «Les prochaines semaines vont être les pires de la pandémie en termes de nombre de patients dans les services de santé.»

Le nouveau variant, B 117, de la pandémie, découvert en septembre près de Londres, et qui est de 50 à 70% plus contagieux, a provoqué une énorme troisième vague au Royaume-Uni. Après avoir été essentiellement présent à Londres et dans le sud-est de l’Angleterre, il s’est répandu dans tout le pays. Les hospitalisations dans la région de Liverpool ont augmenté de moitié en une semaine. Quant au nombre de décès, un indicateur nécessairement en retard, ils atteignent 926 morts quotidiens sur la moyenne des sept derniers jours au Royaume-Uni, portant le total depuis le début de la pandémie à 81 400 décès.

A King’s College, Chris et John sont du côté non-covid de la lutte. Jour après jour, ils voient leurs collègues les quitter pour aller renforcer les équipes qui s'occupent de la pandémie. Eux se retrouvent à enchaîner les heures supplémentaires, forcés de gérer seulement les cas les plus urgents.

Le reste de l’hôpital est grignoté progressivement par la pandémie. Le nombre habituel de lits de réanimation est rempli depuis longtemps. Il a fallu convertir des salles pour accueillir les nouveaux patients. King’s College comporte dix blocs opératoires, autour desquels se trouve normalement une grande salle de réveil. Celle-ci a été convertie pour recevoir les malades du Covid-19.

«On a peur pour l'approvisionnement en oxygène»

Toutes les infrastructures du bâtiment sont sous tension. «On a peur pour notre approvisionnement en oxygène», explique Chris. Il est normalement distribué à partir d’un gros ballon central, qui l'envoie dans des tuyaux à travers l’hôpital. «Mais il y a tellement de demande que les tuyaux peinent à en envoyer suffisamment à tous les patients en même temps.»

A Southend, dans l’est de l’Angleterre, l’hôpital a désormais dû se résoudre à rationner. Dans un mémo interne dévoilé par la BBC, sa directrice, Yvonne Blucher, annonce que les patients qui ont un taux de saturation en oxygène supérieur à 92% n'en recevront plus. L’ordre a été passé de n’utiliser la précieuse ressource que parcimonieusement, dans une fourchette de 88 à 92% de taux de saturation.

A King’s College, John souligne cependant que le vrai problème est ailleurs: le manque de personnel. «Il est toujours possible d’ajouter des lits. Mais on manque d’infirmières, d’autant que si l’une d’entre elles est malade, elle doit se mettre en quarantaine.» Il explique que certains médecins font actuellement le travail des infirmières, ce qui réduit leur disponibilité pour s’occuper des patients en tant que médecins.

Le vaccin... ne résoudra pas tous les problèmes

Face à cette situation extrêmement tendue, le gouvernement britannique se raccroche à l’espoir du vaccin. Près de 2,3 millions de personnes l'ont reçu, dont 40% des plus de 80 ans du pays et 23% des résidents de maisons de retraite. Cela fait du Royaume-Uni l’un des pays les plus en avance dans ce domaine. Mais Boris Johnson veut encore accélérer, pour que tous les plus de 70 ans ainsi que les personnes les plus vulnérables soient vaccinés d’ici à mi-février, soit 15 millions de personnes. Mais il sait que cela n’aura aucun effet sur la vague actuelle.

A King’s College, Chris craint que le service de santé britannique ne mette des années à se remettre. «On a une telle morbidité accumulée dans le reste du système qu’on ne pourra pas pousser un soupir de soulagement une fois le covid passé. Il va rester énormément de cas urgents, que notre système de santé peinait déjà à traiter avant même la pandémie.»