Ils seront peut-être 750 000 à descendre jeudi dans la rue. Furieux, les enseignants britanniques refusent la réforme des retraites (lire ci-dessous) concoctée par le gouvernement de David Cameron. Le même jour, 5000 écoles seront fermées. En juillet, Unison, le premier syndicat du secteur public pourrait inciter plus d’un million de fonctionnaires à faire grève. La contestation est à la mesure de la radicalité du plan d’austérité britannique qu’aucun autre Etat européen n’a osé mettre en œuvre. Principale mesure: réformer en profondeur l’administration (Whitehall). Chaque ministère sera amené à réduire ses dépenses en moyenne de 19%. Un demi-million d’emplois publics en quatre ans sont censés passer à la trappe. Les chiffres parlent d’eux-mêmes: pour rétablir les finances mises à mal par la crise financière, Downing Street prévoit 110 milliards de francs d’économies d’ici à 2015. C’est l’effort le plus soutenu qu’ait jamais connu le pays depuis la Seconde Guerre mondiale.

Après un peu plus d’un an de gouvernement conservateur/libéral-démocrate, une coalition fragile, beaucoup réclament un premier bilan. Professeur à la London School of Economics (LSE), Tony Travers reste prudent: «La situation s’est plutôt améliorée si on la compare à celle d’autres pays. Le gouvernement a réussi à maintenir le coût des emprunts à un bas niveau. Personne ne sait à quoi va aboutir la réforme du secteur public. D’autant qu’il n’y a pas de plan B.» Si Tony Travers estime que le premier ministre a passé une première année relativement calme, les choses pourraient changer. Car les mesures d’austérité n’ont pas encore réellement produit leurs effets. «C’est un pari. David Cameron espère pouvoir répéter ce que Margaret Thatcher avait fait avec les mineurs en montrant sa force et sa ténacité. Par rapport à la réforme des retraites, la manifestation de jeudi sera un vrai test», relève George Jones, professeur émérite à LSE.

Quant à la méthode de Downing Street, «c’est un mélange de blairisme et de thatchérisme. David Cameron croit comme Tony Blair que pour avoir des services publics de meilleure qualité, il est indispensable d’introduire davantage de compétition et d’impliquer davantage le secteur privé», analyse Tony Travers. La méthode diffère cependant de celle d’autres premiers ministres qui, par le passé, avaient mené des réformes radicales. Entre 1945 et 1949, les réformes du gouvernement de Clement Attlee transformèrent le Royaume-Uni. La plupart de ces décisions furent prises par le cabinet du premier ministre. David Cameron, lui, perpétue le système «présidentiel» institué par Tony Blair en concentrant fortement le pouvoir à Downing Street. Il avait commencé son mandat en laissant ses ministres agir. Mais depuis quelques mois, il a constitué une vaste équipe autour de lui à Downing Street. Sous Margaret Thatcher (1979-1990), les décisions importantes furent prises par l’ensemble du gouvernement. «Le problème avec Cameron, c’est qu’il est convaincu que les œuvres de charité vont fournir les prestations fournies jusqu’ici par l’Etat. C’est son concept de «Big Society». On n’a aucune preuve que cela va marcher, relève George Jones. Au plan démocratique, il est problématique de déléguer de telles tâches à des entités privées et non aux autorités locales élues.» Pour le leader conservateur, le moins d’Etat reste un but primordial.

Il n’est pas sûr toutefois que le premier ministre tienne la distance. Il s’est déjà fait l’auteur de plusieurs volte-face. La plus retentissante relève de la Santé. David Cameron avait d’abord souhaité épargner ce secteur de l’austérité avant d’annoncer la plus grande réforme du système de santé (NHS) depuis sa création en 1948. Son idée: faire des médecins généralistes les «gestionnaires» des fonds publics. Sous la pression de la British Medical Association, David Cameron est en train de faire machine arrière. Pour réduire les coûts, Downing Street avait aussi prévu de réformer la justice pénale pour réduire la population carcérale. Sous la pression du Parti conservateur, il a changé de cap. Autre exemple, constate Rodney Barker, professeur émérite de LSE, le projet de vente des forêts propriété de l’Etat. «L’idée était de faire des économies. Mais les vendre à des privés aurait généré davantage de coûts pour l’Etat, notamment pour restreindre l’accès du public à de tels espaces. Le gouvernement a décidé de laisser tomber le projet.» Quant à la réforme des taxes universitaires, le gouvernement pourrait payer cher le fait que la majorité des universités ont décidé de facturer à leurs étudiants le maximum autorisé par le gouvernement: 12 000 francs par année. «S’il tient ses promesses, il devra accorder beaucoup plus de bourses. Ce sera tout aussi cher», prévient Rodney Barker. En 1972, le premier ministre conservateur Edward Heath avait opéré un virage à 180 degrés (U-Turn) en cédant aux syndicats. Cela lui avait coûté sa réélection. Editorialiste au Guardian, Matt Grist ne croit pourtant pas que les volte-face de Cameron lui seront fatales. «Elles sont au contraire sa force.» Car elles montrent qu’il est à l’écoute de l’opinion publique et qu’il est capable d’apprendre de ses erreurs. Et pour l’heure, cette même opinion est plutôt favorable à l’austérité.