Union européenne

Au Royaume-Uni, le risque du «no deal» a augmenté après les européennes

Menacés sur leur droite par le parti du Brexit, les candidats à la succession de Theresa May se sentent obligés de durcir le ton

Le centre du paysage politique britannique est vidé de sa substance. Preuve d’une radicalisation des deux côtés du Brexit, les partis traditionnels ont essuyé un échec historique aux élections européennes. Les conservateurs ont réalisé le pire score de leurs deux siècles d’existence, à 9%, en cinquième position, tandis que les travaillistes faisaient à peine mieux, à 14%, en troisième position.

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Au lendemain de ces élections, l’idée d’un compromis sur le Brexit semble bien mal en point. Dans une lutte à mort, deux solutions radicalement opposées se font face: d’un côté, la sortie sans accord de l’Union européenne, de l’autre, l’annulation pure et simple du Brexit. La première hypothèse est incarnée par le parti du Brexit, de Nigel Farage, qui a caracolé en tête avec 32% des voix. La seconde est défendue par les libéraux-démocrates (20%), les Verts (12%) et le petit nouveau parti Change UK (4%).

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Pour un départ immédiat 

Sur le papier, un tel résultat est un match quasiment nul. L’ensemble des partis en faveur d’un Brexit dur font 35%, ceux anti-Brexit font 40%, indiquant un pays extrêmement divisé. Mais la déroute des conservateurs fait souffler un vent de panique chez les prétendants à la succession de Theresa May. Très inquiets d’être doublés sur leur droite par des électeurs attirés par les sirènes de Nigel Farage, ces derniers se sentent obligés de durcir le ton.

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Boris Johnson, le favori, a une nouvelle fois fait flotter lundi la menace d’une sortie sans accord de l’Union européenne le 31 octobre, nouvelle date limite pour le Brexit. «Personne de raisonnable ne ciblerait exclusivement le «no deal», mais personne de responsable ne retirerait le «no deal» de la table des négociations.» John Redwood, un député conservateur qui n’est pas candidat, ardent brexiter, le pousse à aller plus loin: «Le futur premier ministre devrait dire à l’UE qu’on sort immédiatement, et que nous offrons ensuite des discussions pour un accord de libre-échange.»

Dominic Raab, un ancien ministre du Brexit et candidat à la direction des tories, s’est voulu un petit peu plus prudent, suggérant une renégociation avec Bruxelles dans un premier temps. «C’est tout?» a immédiatement attaqué Steve Baker, l’un des meneurs des brexiters durs, qui envisage aussi très sérieusement d’être candidat.

Cette surenchère, qui irait vers une sortie chaotique et économiquement coûteuse, ne vise pas tant à convaincre les électeurs britanniques que les quelque 100 000 membres du Parti conservateur (leur nombre exact est secret), qui vont élire leur nouveau leader et donc le nouveau premier ministre. Relativement peu nombreux – il y a cinq fois plus de membres au Parti travailliste –, âgés de 57 ans en moyenne, les trois quarts d’entre eux sont des hommes. Des personnes très radicales sur le Brexit: 66% veulent un «no deal», contre 25% de la population dans son ensemble. «La base du parti a aidé à renverser ce qui était autrefois un point de vue hérétique, partagé par seulement quelques eurosceptiques ultras, en une sorte d’évidence acceptée de tous, à savoir que le Royaume-Uni «s’en sortira mieux hors de l’UE», explique Tim Bale, politologue à l’Université Queen Mary.

La tentation de promettre un Brexit toujours plus dur risque pourtant de se retourner contre le prochain premier ministre. Ce dernier va tenter de retourner négocier à Bruxelles, mais la Commission européenne ne montre aucun signe d’ouverture. Et un changement purement cosmétique du texte risque d’être rejeté par le parlement, qui a déjà dit non à trois reprises à l’accord de Theresa May. «La même Chambre des communes désespérément divisée reste en place», rappelle Anand Menon, qui préside le groupe universitaire UK in a Changing Europe.

Dans ces conditions, il reste la solution d’organiser des élections législatives anticipées pour débloquer la situation. Mais politiquement, après un tel résultat, cela serait du suicide pour un premier ministre conservateur. En embuscade, Nigel Farage menace de manger des voix sur la droite des tories tant que le Brexit n’a pas eu lieu. «Si nous ne sommes pas sortis (de l’UE) le 31 octobre, le score qu’on a fait (aux européennes) se répétera lors d’élections législatives», a menacé le leader populiste juste après sa victoire, lundi aux aurores.

«Marxistes et demi-marxistes» 

Le mode de scrutin des législatives fait que le parti du Brexit n’a pratiquement aucune chance de prendre le pouvoir mais il peut en revanche faire perdre les conservateurs, ouvrant la voie à la victoire du Parti travailliste de Jeremy Corbyn. Boris Johnson avertit qu’une telle éventualité serait «un désastre politique et économique», mettant à la tête du Royaume-Uni des «marxistes ou demi-marxistes». Faute de solution à Bruxelles ou à Westminster, et sans l’échappatoire d’élections anticipées, un premier ministre pourrait être acculé au «no deal».

Quelques candidats à la succession de Theresa May tentent d’échapper à ce piège. Rory Stewart est de ceux-là. «Un «no deal» détruirait en un jour une réputation de stabilité économique et de compétence vieille de quatre cents ans», avertit-il. Le politicien préconise une solution proche du compromis proposé par Theresa May. Mais cette position fait de lui l’un des candidats les moins bien placés pour remporter la course à la direction des tories.

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