Exilés

Le Royaume-Uni, seul horizon des passeurs et des mineurs à Calais

Le démantèlement de la «jungle» de Calais a commencé ce lundi. La réinstallation des migrants montre l’ambiguïté de l’attitude britannique. Pour les passeurs, comme pour les mineurs isolés, ces jours sont ceux de la dernière chance

C’est Alain Juppé qui a été le dernier à le dire. Et sa phrase est répétée par tous ceux – policiers, volontaires, fonctionnaires chargés de l’asile – qui préparent le démantèlement de la «jungle» à partir de ce lundi matin, dès 8 heures. «La frontière britannique doit être dans le Kent, pas à Calais. La France ne peut pas accepter de faire la sélection, sur le territoire français, des gens que la Grande-Bretagne veut ou ne veut pas accueillir. C’est aux Britanniques de faire ce travail» a tonné la semaine passée l’ancien premier ministre et candidat à la présidentielle dans le quotidien «The Guardian».

Bien vu. Car tout, dans cette portion côtière qui fait face au Royaume-Uni, dépend de l’attitude de Londres. «Chaque famille, chaque passeur, chaque enfant mineur… tout ramène au Royaume-Uni», expliquait récemment au «Temps» et à quelques journalistes européens Pascal Brice, le directeur de l’Office français des réfugiés et apatrides (OFPRA). On ne peut pas dissocier l’Angleterre de ce dossier. C’est inextricable.»

Lire aussi cette dépêche de lundi matin: L’évacuation de la «Jungle» de Calais commence

Quelque 7000 personnes concernées

Les opérations de démantèlement de la «jungle» commencent ce lundi matin. Elles mobiliseront plus de 2000 policiers et plusieurs centaines de bus chargés d’acheminer les 7000 migrants dans quelque 170 centres d’accueil à travers la France. Leurs demandes d’asile, pour la plupart déjà déposées à la sous-préfecture de Calais, seront prises en compte.

Le taux actuel d’acceptation est d’environ 70% selon l’OFPRA, qui n’est pas compétent, en revanche, pour les futurs déplacements – vers le pays européen de premier accueil – de ceux qui ne seront pas acceptés.

Violences annoncées? «Ce n’est pas du tout sûr, juge Pierre Henry, directeur de l’association France terre d'asile (FTDA), mandatée par le gouvernement français pour aider aux secours et aux réinstallations. Je m’attends plutôt à ce que de très nombreux migrants affluent vers les bus, car ils veulent quitter la jungle avant l’hiver. C’est la suite qui sera plus compliquée, lorsque les bulldozers commenceront à raser la partie du bidonville occupée par les migrants enkystés ici depuis deux ou trois ans. Sans parler des provocations attisées par les passeurs, qui ont intérêt à accroître le chaos, pour faire encore plus monter les prix.»

La filière des passeurs

Les passeurs. Au tribunal de Boulogne-sur-Mer, devant lequel comparaissent les trafiquants d’être humains appréhendés par la brigade de lutte contre les réseaux de la police du Nord-Pas-de-Calais, le Royaume-Uni est, là aussi, incontournable. C’est de l’autre côté de la Manche que de jeunes Kurdes, souvent installés en Grande-Bretagne, se procurent les moyens d’acheminer les migrants vers les parkings des autoroutes françaises où stationnent les poids lourds. Ils circulent à bord de fourgonnettes immatriculées GB. Ils utilisent des téléphones portables anglais pour déjouer les écoutes.

Ils disposent de guetteurs à Douvres, de l’autre côté du Channel, qui repèrent les noms des transporteurs, donnent les indications sur les rotations des véhicules, informent sur la nature des chargements et la possibilité, ou non, de découper les bâches pour faire entrer des migrants à la sauvette. Pire: ils sont en relation, au sein même du grand bidonville qu’est la «jungle», avec les tenanciers de buvettes et de restaurants de fortune qui leur servent de rabatteurs. Tarif pour grimper clandestinement dans un camion, souvent au risque de sa vie (30 à 40 cas par jour selon la police): jusqu’à 5000 euros cash par personne. «Les mafieux irakiens, kurdes, éthiopiens, soudanais installés en Angleterre ont tous des indics ici» racontait au «Temps», en mars, un CRS français, sur la bretelle de l’autoroute A16 qui domine le camp. «Que fait la police anglaise? Pourquoi ces têtes de réseaux ne sont-elles pas démantelées? Les Britanniques nous poignardent dans le dos.»

Au port de Calais, les services d’immigration du «Home Office» contrôlent 24 h/24 passeports et papiers à l’embarquement des ferries, dans une salle d’ailleurs bien plus présentable que celle de la police française. Idem à la gare TGV Calais Fréthun, à l’embarquement de l’Eurostar pour Londres, ou au terminal routier de Coquelles pour l’Eurotunnel.

L’héritage des accords du Touquet

Tout remonte à 2002. Le ministre français de l’Intérieur de l’époque, Nicolas Sarkozy, veut fermer le camp de migrants illégaux de Sangatte, la «jungle» d’alors. Une négociation s’ensuit avec le Royaume-Uni, non-membre de l’espace Schengen.

En février 2003, les accords du Touquet sont signés. Les requérants d’asile ayant déposé leur demande en France seront traités sur le territoire hexagonal. Ceux qui réussissent à passer seront gérés par l’Angleterre. La frontière britannique est, de fait, déplacée dans le Calais. Tandis qu’après la guerre d’Irak – à laquelle les Anglais ont participé, pas les Français – l’explosion du Moyen-Orient met le feu aux filières migratoires.

«L’Angleterre est devenue une forteresse et la France a laissé faire», reconnaît un fonctionnaire de l’OFPRA. Devenu président, Nicolas Sarkozy a ensuite compliqué l’équation avec l’intervention commune franco-britannique en Libye en 2011, autre poudrière à migrants: «Sarkozy s’est mis en position de demandeur, confirme-t-on à l’International Crisis Group, observatoire bruxellois des conflits. Il avait trop besoin des Anglais pour renverser Kadhafi. La «jungle», c’est le prix à payer pour cette aventure.»

Theresa May ne cède sur rien

Les Britanniques, depuis, se sont enlisés dans le Brexit voté en juin 2016. Or l’immigration illégale ayant été le thème dominant des partisans du départ de l’UE, l’actuelle première ministre Theresa May, ex-ministre de l’Intérieur, n’entend céder sur rien. A preuve: 200 mineurs isolés (pour la plupart entre 13 et 18 ans) sur les 1300 que compte le bidonville ont été jusqu’à aujourd’hui réinstallés au Royaume-Uni, où ils ont de la famille. Une quarantaine devrait les suivre ce lundi, selon France terre d'asile.

Le ministre français Bernard Cazeneuve s’est pourtant rendu à Londres, le 10 octobre, demandant aux Britanniques «d’assurer leur devoir». Ceux-ci se retranchent derrière leur contribution financière à la gestion de ces migrants, soit environ 80 millions d’euros depuis le début 2015. C’est avec cette contribution qu’ont notamment été financés le mur de grillage de plus de quatre mètres qui ceinture le port, et le camp de containers blancs construit début 2016 sur la partie sud de la «jungle». Là où logent aujourd’hui la plupart des mineurs…


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