Il dit qu’il n’a plus rien à perdre. Ou si peu. La peau brûlée par le soleil, il tourne comme un pantin devant le mémorial de l’ex-président Sadate, en brandissant un portrait géant de Mohamed Morsi. Habituellement gardé par deux conscrits, le monument, en forme de mini-pyramide, en plein cœur de Nasr City, a été placé sous haute surveillance militaire. Deux jours plus tôt, le général Abdel Fattah al-Sissi, à l’origine de la destitution de l’ex-raïs islamiste, a appelé ses concitoyens à descendre dans la rue, ce vendredi, pour lui «donner mandat afin d’en finir avec le terrorisme». Alors, lui, l’avocat de 40 ans, celui qui se présente comme «le défenseur de la légitimité», s’est empressé de rejoindre un des trente cortèges rivaux qui arpentent les rues du Caire depuis la fin de la prière de la mi-journée. «Regardez toutes ces femmes et ces hommes! Où sont nos armes? Où sont nos bombes? C’est Sissi le terroriste, pas nous!» s’égosille l’homme qui se présente sous le prénom d’Ash­raf, en faisant allusion à la mort de partisans de Morsi, début juillet, sous les balles de militaires. Autour de lui, sous l’œil alerte de dizaines de soldats, la foule gonfle à vive allure. Ils arrivent de Helwan, de Mansoura, du Fayoum, ou encore de la mosquée de Rabaa al-Adawiya. Depuis la chute de Morsi, le 3 juillet, les alentours de l’édifice religieux, situé à un kilomètre à peine du mémorial, se sont transformés en camp retranché des supporters de l’ancien président.

Esam, lui, arrive tout juste d’Alexandrie. La bouche asséchée par le jeûne du ramadan, c’est un vrai moulin à paroles. «Vous avez entendu la dernière: ils veulent placer Morsi en détention préventive pour son évasion de prison pendant la révolution, et l’aide que lui aurait apportée le Hamas. C’est tout ce qu’ils trouvent à lui reprocher? Les Palestiniens sont nos frères. Quant à Moubarak, ils l’ont laissé jouer aux agents d’Israël sans rien dire», lâche-t-il. Voit-il en Sissi un second Moubarak? «Ah, non, bien pire!» répond-il. «Il lui a fallu vingt ans pour s’imposer comme dictateur. Sissi, lui, y est parvenu dès la première heure du coup d’Etat.» En guise de contestation, Esam dit qu’il entend «protester pacifiquement» dans la rue «jusqu’au retour de Morsi». Au risque, poursuit-il, «de mourir en martyr».

En cette journée à haut risque, la place Tahrir est elle aussi noire de monde. Au-dessus des têtes, un seul portrait domine la foule: celui du nouvel homme fort du pays, lunettes de soleil et képi vissé sur la tête. «Sissi est un héros. S’il se présente aux futures élections, je vote pour lui les yeux fermés!» entonne Mohamed Tantaoui, un ingénieur de Mansoura. Pour lui, «les Frères musulmans sont des terroristes. Il faut à tout prix les éradiquer. Leur place est derrière les barreaux, pas au gouvernement.» Reprenant à son compte un discours particulièrement virulent envers la confrérie, omniprésent dans les médias depuis la fermeture des télévisions proches des Frères, il se félicite du nouvel ultimatum de l’armée, qui a fuité sur Internet, et qui donne 48 heures aux pro-Morsi pour «cesser la violence et accepter le processus de transition».

Soudain, des hélicoptères font leur apparition dans le ciel de Tahrir. Sous les applaudissements, une fontaine d’eau se déverse des appareils sur les têtes joyeuses. «Armée! Armée! Tu es notre sauveuse!» aboie une mère de famille. La quarantaine, Raheb Mohamad s’est déplacée avec sa brochette de sœurs et de cousines, toutes voilées de foulards chatoyants. «Morsi nous avait pris en otage. Nous vivions dans les ténèbres. Sissi nous a libérés», dit-elle. Avant d’ajouter, en embrassant amoureusement un poster du chef d’état-major de l’armée: «Aujour­d’hui, la place Tahrir vibre à nouveau d’espoir!»

Mais, pour les ex-révoltés de Tah­rir, l’ancien épicentre de la révolution de février 2011 contre Moubarak est aujourd’hui tristement méconnaissable. Grand absent du jour, le Mouvement des jeunes du 6 avril a préféré boycotter ce rassemblement. Selon eux, les militaires cherchent à faire endosser au peuple la responsabilité d’un nouveau massacre de manifestants islamistes. Signe d’une mini-fronde qui émerge timidement à l’ombre des deux clans rivaux, plusieurs activistes ont rallié une autre place, celle du Sphinx, baptisée la «troisième place», en arborant des portraits de Morsi et de Sissi rayés par une croix rouge. «Ces deux leaders, tout comme leurs supporters, ne peuvent nous garantir que la violence», souffle l’un d’eux. En fin de journée, ses craintes se sont vite illustrées avec de nouveaux heurts dans le quartier Shobra et dans la ville d’Alexandrie.

«Morsi et Al-Sissi ne peuvent nous garantir que la violence»