Depuis le début de l’après-midi, l’excitation n’avait cessé de monter crescendo sur place Tahrir, au cœur de la capitale égyptienne. «Toutes les revendications du peuple vont être exaucées»: la foule des manifestants a accueilli par une clameur immense cette annonce d’un officier au moment où le Conseil suprême de l’armée se réunissait autour du ministre de la Défense pour décider du sort de Hosni Moubarak, symboliquement absent de cette structure qu’il préside en temps normal. Evoqué au même moment sur CNN et la BBC par le premier ministre, Ahmed Chafik, et le nouveau secrétaire général du parti au pouvoir, Hossam Badraoui, le départ du président égyptien semblait toutefois de plus en plus probable.

L’issue devenue presque inéluctable d’une mobilisation populaire de 17 jours, qui a atteint hier de nouveaux sommets et que ni les promesses de réformes du vice-président Omar Souleimane, ni les poursuites engagées contre d’anciens ministres et hommes d’affaires accusés d’avoir profité du système, ne semblaient plus pouvoir apaiser.

Loin d’avoir découragé les manifestants, les menaces de coup d’Etat militaire brandies la veille par les autorités en cas de «chaos aggravé», les ont même galvanisés. «S’il faut choisir entre mourir dans la rue et mourir en prison, autant que ce soit ici!», jurait un étudiant sur la place Tahrir.

Comme lui, des centaines de milliers, sans doute des millions d’Egyptiens sont encore descendus dans les rues hier. La contestation a surtout gagné le terrain social, menaçant de paralyser complètement le pays. Fonctionnaires, cheminots, chauffeurs de bus, avocats, médecins et aides-soignants, ouvriers du canal de Suez, employés du secteur pétrolier ou de l’industrie textile: toutes les branches professionnelles, ou presque, sont entrées en grève les unes après les autres pour faire valoir leurs revendications sociales. «Plus le gouvernement fera de concessions, plus les travailleurs revendiqueront. C’est un cercle vicieux dont on ne sortira pas sans solution politique», soulignait l’économiste Gamal Soltan.

Après quelques jours d’apaisement, la tension est aussi remontée depuis mercredi en Moyenne-Egypte, dans le delta du Nil et dans les villes du canal de Suez, où de nouvelles violences ont éclaté. Au moins cinq personnes ont même été tuées au cours d’affrontements avec la police dans l’oasis de Kharga, à 200 km de Louxor.

Le risque d’un nouvel embrasement et d’une «grève générale» dévastatrice ne pouvaient que contraindre les généraux à sortir de la réserve qu’ils avaient observé depuis leur intervention le 29 janvier, selon les experts. Ce qu’ils ont donc fait hier soir en annonçant que «le Conseil supérieur des forces armées égyptiennes va siéger en permanence afin de protéger les intérêts de la nation».

Les Egyptiens attendaient anxieusement de savoir hier soir quelle structure l’armée allait mettre à la place dans l’hypothèse d’un départ de Hosni Moubarak. Car ce n’est plus seulement le départ du raïs que les protestataires demandent, mais celui de tout le régime, à commencer par le vice-président Omar Souleimane et le premier ministre Ahmed Chafik. «Souleimane et Chafik sont des agents américains», chantait hier la foule, retournant à l’expéditeur les accusations de «complot étranger» martelées par le pouvoir et les médias officiels depuis le début du soulèvement.

Beaucoup de manifestants expriment à l’inverse une confiance presque aveugle dans la neutralité supposée de l’armée et sa capacité à mener, «bien mieux qu’un régime aux abois», selon un médecin, la transition démocratique. Le pari est néanmoins risqué. En 1952, rappellent certains Egyptiens, la population avait plébiscité les «officiers libres» qui venaient de renverser la monarchie. Elle avait hérité, peu de temps après, de la Constitution la plus liberticide de l’histoire du pays.