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La ruée vers Lhassa

Le Toit du Monde fascine les Chinois. Il y a ceux qui se convertissent et ceux qui «montent» à Lhassa comme les Occidentaux allaient autrefois à Katmandou, en quête d’exotisme

Ruée vers Lhassa

Le Toit du Monde fascine les Chinois. Il y a ceux qui se convertissent et ceux qui «montent» à Lhassa comme les Occidentaux allaient autrefois à Katmandou, en quête d’exotisme

Sur les routes du Toit du Monde, on ne voit plus beaucoup de pèlerins tibétains. On croise en revanche des jeunes Chinois à pied ou à vélo, cheveux longs, défaits ou tressés, guitare sur le dos, partir à l’assaut de ce Far West. Un peu comme les Européens de la mouvance hippie gagnaient Katmandou ou Goa il y a cinquante ans, ils marchent vers Lhassa en quête d’un paradis perché à 4000 mètres d’altitude.

Dans le vieux Lhassa, Xiang Long tient un bar où il gratte sa guitare accompagné d’un batteur. Aux murs, des posters des Pink Floyd, des Doors, des Beatles ou de Led Zeppelin se mélangent aux poèmes d’amour en chinois gravés dans le bois. On y boit de la bière Lhassa ou américaine. Dans la pénombre, un groupe de filles ivres enchaîne les parties de dés. Et quand un étranger fait irruption, Xiang Long abandonne ses romances chinoises pour jouer du Bob Dylan. «J’aime cette ville, raconte-t-il. C’est tellement différent de la Chine continentale. Je me sens bien ici.» Parti de Chengdu, dans la plaine, il a parcouru 2000 km à vélo, sur un dénivelé de 3000 mètres, pour rejoindre, il y a quatre ans, le chef-lieu de la Région autonome du Tibet (RAT). Il a appris quelques mots de tibétain, explique avoir des amis tibétains. Mais dans son bar, il n’y a que des Chinois.

Le Tibet et son bouddhisme sont à la mode en Chine. A Pékin, les boutiques d’art tibétain foisonnent dans les quartiers branchés et le Temple des Lamas ne désemplit pas. Le pèlerinage de Lhassa est un must. Des vedettes du show-biz, à la suite de la chanteuse Li Na, se sont converties à cette religion. Longtemps tenus pour un peuple sauvage, arriéré, assisté, crasseux et superstitieux, les Tibétains sont aujourd’hui l’objet d’une réelle curiosité. Leur culture intrigue, leur religiosité fascine, leur mode de vie interpelle dans une Chine matérialiste, consumériste et qui étouffe sous la pollution.

«Ici, les gens sont différents. Ils sont simples, sincères, leur foi n’est pas que de façade», explique Zhang Wei, une jeune femme venue de l’est de la Chine. Après ses études, elle voulait découvrir le monde. Plutôt que l’Europe ou l’Amérique, elle a choisi l’Himalaya. C’est le coup de foudre. Jusqu’ici, la plupart des Chinois (Han) travaillant pour l’administration de la RAT étaient soit forcés de s’exiler vers ces terres inhospitalières, où l’oxygène est trop rare pour vraiment s’y adapter, soit encouragés à le faire par des primes. Zhang Wei, elle, s’est débrouillé toute seule pour dégoter un poste de fonctionnaire à Shigatse, la deuxième ville du Tibet, en plein boom depuis l’arrivée du chemin de fer l’été passé.

Le désenclavement par le rail des hauts plateaux participe à cette ruée vers le Tibet. Jusqu’à la fin du XXe siècle, il n’y avait pour ainsi dire pas de tourisme chinois. C’était un phénomène occidental et japonais, souvent individuel. L’instauration d’une semaine de vacances en Chine pour la Fête nationale, le 1er octobre, à partir de 1999, inaugure une ère nouvelle. Mais c’est l’entrée en fonction du train Pékin-Lhassa, en 2006, qui bouleverse la donne. En un an, le nombre de visiteurs double pour atteindre 2,6 millions. L’an dernier, ils étaient 13 millions, essentiellement chinois, quatre fois plus que la population de la Région autonome.

Le tourisme est désormais la principale source de revenu dans une région qui reste l’une des plus pauvres de Chine et dont les finances dépendent à 90% du gouvernement central. Ce tourisme de masse, explique un anthropologue chinois, produit deux effets. D’un côté, on assiste à la «commercialisation de la culture locale» avec la mise en scène d’activités religieuses destinée aux voyageurs. «Le comportement des touristes chinois est parfois problématique. Il faut les éduquer au respect des mœurs locales.» D’un autre côté, de plus en plus de Chinois embrassent le lamaïsme, surtout parmi les nouveaux riches. Les histoires de promoteurs immobiliers devenus en peu d’années immensément fortunés et se convertissant au bouddhisme tibétain pour donner un sens à leur vie sont courantes. Le christianisme est une alternative.

«Ce n’est pas la première fois que le Tibet fascine la Chine», souligne un professeur d’université de Pékin organisant des œuvres caritatives en faveur des écoliers tibétains. Sous les dynasties mongoles (1271-1368), Ming (1368-1644) et Qing (1644-1911), il y a déjà eu des vagues d’engouement pour la spiritualité et les mystères du lamaïsme. «L’exotisme y est pour beaucoup. Ce n’est pas si différent de la mode du Tibet en Europe.» A Pékin, des hommes d’affaires sont prêts à payer des centaines de francs pour simplement déjeuner en compagnie de moines tibétains. D’autres entretiennent, en déboursant des milliers de francs, des maîtres lamaïstes en échange de leur enseignement. Le goût pour la spiritualité tibétaine est réel. Certains lamas font aussi du prosélytisme non dénué d’arrière-pensée commerciale.

Le Potala, l’ancienne résidence des dalaï-lamas et de leur cour jusqu’à la fuite, en 1959, de Tenzin Gyatso, le XIVe du nom qui s’exila en Inde, est désormais tout à la fois un musée, un lieu de culte et la principale attraction touristique de Lhassa. La plupart des pèlerins tibétains se contentent de déambuler autour des murs extérieurs en récitant leurs chapelets. Mais dans les parties accessibles au public au prix d’un billet d’entrée, les groupes de touristes se bousculent. Dans le dédale des pièces sombres ornées de Bouddhas et de Bodhisattvas, les visiteurs sont sommés de ne pas trop s’attarder. On prie beaucoup, on glisse des billets de banque autour des objets de dévotion. Les appartements du XIVe dalaï-lama, considéré par Pékin comme un «dangereux séparatiste», demeurent fermés au public. Mais à Dharamsala, son refuge indien, les dévots chinois sont toujours plus nombreux à suivre son enseignement et à solliciter sa bénédiction.

Dans le quartier du Barkhor qui entoure le Jokhang, temple le plus vénéré du bouddhisme tibétain, Pubu vend des tangkas, les peintures votives. Quand il est arrivé à Lhassa, dans les années 1980, seuls quelques touristes étrangers circulaient dans et hors de la ville, c’était beaucoup plus libre. Les temps ont changé. Depuis trois ou quatre ans, plus de 90% des touristes sont Chinois. «Les étrangers se soucient de la qualité, ils prennent leur temps et achètent peu. Les Chinois paient en vrac une dizaine de peintures. C’est souvent pour offrir, mais il y a de plus en plus de croyants.»

Tout en favorisant le tourisme, les autorités filtrent l’entrée du Tibet. Le coût du voyage opère un premier tri, limitant les candidats étrangers à de très petits groupes, souvent des personnes âgées, qui résident dans des hôtels luxueux. Les Européens et les Américains, accusés d’être trop critiques à l’égard de la politique coloniale menée par Pékin, sont écartés au profit de touristes asiatiques ou d’Océanie jugés plus dociles.

L’accès à la région est aussi limité pour les citoyens chinois. Du moins certains. Les Ouïgours, de la province voisine du Xinjiang, lieu de troubles récurrents, doivent être munis d’autorisation pour s’y rendre. Sans permis, les Tibétains eux-mêmes sont interdits d’accès à Lhassa comme en témoignait, dès 2012, l’écrivain tibétain basé à Pékin, Woeser. Selon les organisations tibétaines en exil, les Tibétains, y compris ceux résidents dans le voisinage de Lhassa, doivent obtenir quatre documents administratifs pour s’ouvrir les portes du chef-lieu.

Pubu, un Tibétain originaire du nord de la RAT, ajoute que ce tourisme ne bénéficie pas à tous de la même manière. «Il y a plus d’argent, mais le fossé social se creuse, dit-il. Les Chinois sont plus riches, ils profitent davantage du boom économique lié au tourisme en important leurs produits. Cela crée des tensions avec les Tibétains.» Les discriminations persistent, ajoute le professeur d’université de Pékin: «Les Tibétains sont jugés peu productifs au travail.» Et les mesures de contrôle sécuritaire qui les visent en font des citoyens à part.

Près du bar de Xiang Long, le comité de quartier a mis en exergue ces directives pour une éducation égalitaire: «Ne pas mentionner les différences entre ethnies; ne pas émettre de jugement de valeur sur les traditions et la religion des uns et des autres; chacun doit travailler à l’unité du pays pour une prospérité commune.» Touriste ou pas, au Tibet comme ailleurs en Chine, on est sommé de s’en tenir à la «ligne des masses» du Parti communiste. Mais, et c’est le fait nouveau, le Tibet fait aujourd’hui rêver les Chinois.

Longtemps tenus pour un peuple sauvage, arriéré et superstitieux, les Tibétains sont aujourd’hui l’objet d’une réelle curiosité

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