Boris Eltsine a réussi à ruiner les vacances des députés communistes. Par roulements, une trentaine d'entre eux vont assurer une permanence dans leurs bureaux à la Douma pendant les congés d'été. La direction du parti craint en effet que le président ne profite de la pause estivale pour lui ménager une de ses mauvaises surprises dont il a le secret. Elle veut donc être certaine de pouvoir réagir rapidement.

Selon la presse russe, le Kremlin étudie en effet la possibilité d'interdire le Parti communiste et d'enterrer définitivement la momie de Vladimir Lénine, le fondateur de la défunte Union soviétique, qui repose toujours dans son mausolée sur la place Rouge. Certains journaux affirment même que les décrets sont déjà prêts et n'attendent plus que la signature du chef de l'Etat.

Quelle trace dans l'histoire?

L'idée d'enterrer Lénine circule depuis longtemps. L'Eglise orthodoxe russe et de nombreux politiciens ont régulièrement appelé à en finir avec ce macabre héritage de l'époque soviétique. Mais jusqu'à présent, le Kremlin a toujours voulu éviter de provoquer inutilement les nostalgiques du régime, estimant que le temps travaille pour lui. La plupart des militants communistes sont en effet plutôt âgés et la nature faisant son œuvre, l'ex-parti unique pourrait disparaître pratiquement de lui-même. Dans la foulée, le mausolée pourrait enfin être fermé et le corps de Lénine enterré sans que cela ne suscite trop de vagues.

Les opinions sur les raisons qui poussent Boris Eltsine à remettre cette question à l'ordre du jour divergent. Certains observateurs estiment qu'à moins d'un an de la fin de son dernier mandat, le chef de l'Etat est inquiet de la trace qu'il laissera dans les livres d'histoire et cherche le moyen de souligner encore une fois son rôle par un coup d'éclat. En présidant à l'enterrement du fondateur de l'URSS, Eltsine pourrait tenter de faire oublier les nombreux ratés de sa présidence en mettant en avant la seule chose qu'il a vraiment réussie: la destruction du régime totalitaire communiste et l'avènement d'une Russie démocratique, même si elle est imparfaite.

D'autres observateurs estiment qu'à six mois des élections législatives, le président cherche simplement à maintenir l'opposition de gauche dans l'incertitude afin de lui rendre plus difficile la définition de sa stratégie électorale. Malgré quelques problèmes internes, les communistes restent les favoris de ce scrutin alors que les partis d'obédience libérale n'en finissent pas de s'allier et de se diviser à nouveau. Si c'était le but recherché, c'est réussi. Comme le prouve la permanence organisée cet été par le groupe parlementaire communiste.

Dans son édition de lundi, Novaya Gazetta soutient une autre version qui ne manquera pas de contribuer encore un peu à la panique des communistes. Le bihebdomadaire indépendant affirme en effet que le Kremlin se tenait prêt à proclamer l'état d'urgence le 13 mai dernier dans le cas où la Douma parvenait à trouver la majorité des deux tiers nécessaire pour lancer la procédure d'impeachment contre Boris Eltsine. Le décret nécessaire avait déjà été préparé et l'actuel premier ministre Sergueï Stepachine aurait été appelé à diriger l'administration provisoire, flanqué par le gouverneur de Krasnoyarsk, Alexandre Lebed. Finalement aucun des cinq actes d'accusation proposés à la Douma n'a réuni les voix nécessaires et le Kremlin a renoncé à son projet.

«Une autre date peut-elle apparaître sur ce décret», demande le rédacteur en chef adjoint et député de la Douma Youri Tchikotchikine dans son article. Répondant par oui à sa propre question, il met en évidence les deux prétextes qui s'offrent à l'administration présidentielle: l'aggravation de la crise tchétchène et les manifestations de mécontentement publiques que pourrait susciter l'éventuel enterrement de Lénine. Depuis quelques semaines, on a assisté à un net durcissement de la politique russe dans le Nord-Caucase. Lundi, des hélicoptères ont attaqué un groupe de combattants tchétchènes qui se préparait, selon le Ministère de l'intérieur, à attaquer des positions russes – le raid a été démenti par les autorités de Grozny.

Personne en Russie ne s'étonne outre mesure de ces graves accusations parce que l'opinion publique russe est depuis longtemps convaincue que la «famille» de Eltsine, c'est-à-dire son plus proche entourage, craint par-dessus tout les éventuelles représailles qui pourraient s'abattre sur elle si le président devait abandonner le pouvoir et qu'elle est donc prête à tout pour prolonger le séjour de Boris Eltsine au Kremlin.