Une anecdote persistante dans les couloirs de la Maison-Blanche veut qu'Hillary Clinton devant une station service de l'Illinois ait dit à Bill Clinton: «Tiens, ce mécanicien était mon boyfriend au lycée.» Bill, cocasse, lui aurait répondu: «Si tu étais restée avec lui, tu serais la femme d'un mécano.» «Je crois plutôt qu'il serait président à ta place», aurait-elle rétorqué du tac au tac. Vrai ou faux, la plaisanterie en dit long sur l'extraordinaire ascendant de la première dame des Etats-Unis sur son président de mari. On la sait de tous ses succès, mais aussi de tous ses échecs. De l'Arkansas à Washington, de sa réélection en 1996 aux affres du Monicagate, Hillary n'a jamais flanché, en public à tout le moins, distillant conseils, imposant ses stratégies, arpentant sans répit le pays pour défendre les fondements du clintonisme. Un exemple de dévotion pour un homme qui ne l'a pourtant pas toujours épargnée. Mais après trente ans de travail dans l'ombre, alors que l'ère Clinton touche à sa fin, Hillary paraît décidée à voler de ses propres ailes.

Après des semaines de spéculations, c'est désormais confirmé. Hillary Clinton considère sérieusement de briguer le siège de sénateur de l'Etat de New York en novembre 2000. Mardi, elle a officiellement annoncé la création d'un comité exploratoire, à la veille d'une tournée de quatre jours dans le nord de l'Etat. Une première pour la femme d'un président des Etats-Unis.

Au départ, le landerneau politique avait pris la rumeur pour une boutade. Comment diable une femme de tête comme Hillary, habituée à endosser les robes d'éminence grise dans l'antre du pouvoir, se plierait-elle au diktat du consensus sénatorial. Comment surtout gérerait-elle les fonctions de première dame et de candidate? Autant de questions qu'Hillary a balayé non sans avoir mûrement réfléchi, assure-t-on dans son entourage.

Curieusement, ce sont les tumultes de l'affaire Lewinsky qui ont propulsé Hillary Clinton sur le devant de la scène. Derrière l'intellectuelle brillante, à l'humour mordant, considérée souvent et à tort comme une féministe radicale, inapte au compromis, l'Amérique se découvrait une First Lady à visage humain, digne malgré l'humiliation, stoïque dans l'adversité. Sa cote de popularité depuis ne s'est plus démentie. L'accueil chaleureux que lui réservent les foules aurait fini par la convaincre, disent ses proches. Ses idées politiques font mouche, surtout lorsqu'elle défend la réforme de l'éducation publique, l'extension de la couverture médicale des plus démunis ou les avantages sociaux et fiscaux des familles. Oublié apparemment la débâcle en 1994 de son (trop) ambitieux plan de couverture médicale.

Sa candidature a immédiatement suscité un engouement sans précédent, même si la route est encore longue. Hillary, déjà confusément baptisée Clinton dans la presse nationale, doit se préparer à une lutte sans merci contre l'actuel maire républicain de New York, Rudolf Giuliani, peu doué pour les galanteries d'usage, surtout en politique. Elle devra surtout convaincre les New Yorkais qu'elle sera capable de les représenter à Washington alors que cette native de Chicago n'a jamais vécu dans l'Empire State. D'autant que ses détracteurs l'accusent déjà de vouloir se servir de New York comme d'un strapontin vers un horizon présidentiel en 2004 voire 2008. Pure affabulation, soupirent ses conseillers.

Une chose est certaine, la couverture de sa campagne électorale donnera un lustre sans précédent à une sénatoriale. Déjà, les grandes chaînes de télévision chamboulent leur organigramme et mobilisent des équipes entières pour suivre les faits et gestes de la First Lady. Et certains commentateurs, parlant de campagne de la décennie sinon du siècle, n'hésitent pas à la mettre sur pied d'égalité avec la présidentielle à venir. Au grand dam du principal intéressé, le vice-président Al Gore. Déjà que sa propre campagne peine à démarrer, le voilà dépourvu désormais du formidable élan qu'aurait pu insuffler Hillary en sillonnant le pays à ses côtés.

Plus grave, la popularité de Mme Clinton risque surtout de détourner une partie des contributions des bailleurs de fonds démocrates de l'escarcelle d'Al Gore. En public évidemment, le vice-président fait contre mauvaise fortune bon cœur. Le son de cloche serait différent en privé. Mais n'en déplaise à son comité électoral, l'état-major du Parti démocrate, d'abord divisé sur la campagne de la première dame, se prend soudain à rêver. Et si le pouvoir galvanisateur d'Hillary lui permettait de regagner la majorité perdue au Congrès. Quel beau coup double! Mettant du reste en sourdine leurs dissensions, Al Gore et Hillary se sont retrouvés il y a une dizaine de jours devant un parterre de femmes pour vendre le programme social du Parti démocrate. Quant à Bill Clinton, on le dit emballé par la candidature de sa femme. Juste retour d'ascenseur, disent les malveillants. Les analystes eux y voient plutôt la plus belle revanche qu'il pourrait prendre. Pour autant que son dauphin désigné et sa femme décrochent la timbale en novembre 2000.