La musique était dramatique, le ton était sans appel: vendredi, la chaîne NTV a diffusé un documentaire à charge contre le maire de la capitale russe. «Lorsque les Moscovites suffoquaient lors des incendies de cet été, Iouri Loujkov était en vacances en Autriche», assure une voix grave sur des images de la ville enfumée. «Pourquoi l’adjoint de Iouri Loujkov a-t-il une montre d’un million de dollars? Comment l’épouse de Iouri Loujkov est-elle devenue la femme la plus riche de Russie?» insiste la voix off durant ce film de vingt minutes qui évoque le train de vie flamboyant du couple, et qui a également été diffusé sur deux autres chaînes nationales.

Il s’agit du dernier chapitre en date de la guerre de plus en plus ouverte entre le premier magistrat de la capitale et le président Dmitri Medvedev. Ce genre d’attaque médiatique a déjà été employé récemment par le Kremlin, dont la mainmise sur les grandes chaînes télévisuelles est notoire, pour discréditer le président de la république du Bachkotorstan, qui sera limogé par le locataire du Kremlin quelques jours après la diffusion d’un documentaire incriminant.

Mais le maire Loujkov, 73 ans, semblait pour le moment inamovible. A la tête de Moscou depuis 1992, l’homme a vu passer trois présidents, deux guerres de Tché­tchénie et deux crises économiques majeures. Casquette vissée en permanence sur la tête et visage rondouillard, Iouri Loujkov s’est également fait connaître pour ses déclarations homophobes et patriotiques. Il jouit d’une grande popularité auprès des personnes âgées, notamment grâce aux programmes sociaux avantageux dont bénéficient les retraités moscovites.

Les rumeurs annonçant l’éviction imminente du bouillant maire ont été de tout temps nombreuses, mais jamais la rupture entre le Kremlin et la mairie de Moscou n’a été aussi flagrante que durant ces dernières semaines. Lors des incendies de cet été, les porte-parole du Kremlin ont ainsi déploré à mots couverts l’absence du maire de la capitale, et évoqué une limitation d’âge pour les dirigeants locaux, dans une allusion évidente à Iouri Loujkov.

A son tour, le maire s’est notamment permis de critiquer publiquement la décision de Dmitri Medvedev de suspendre un projet autoroutier contesté au nord de Moscou, évoquant un «bavardage inutile». S’il n’a pas encore réagi au réquisitoire télévisé, il a cependant assuré qu’il conserverait son poste au moins «jusqu’à la fin de son mandat», mi-2011.

Les observateurs politiques hésitent à miser sur un départ hâtif du maire de la capitale. Le premier ministre, Vladimir Poutine, «a trop besoin de lui pour assurer un bon résultat, à Moscou, au parti Russie unie lors des élections législatives fin 2011 et pour la présidentielle en mars 2012», estime un éditorialiste de l’influent quotidien Kommersant. Iouri Loujkov est également vice-président de ce parti dirigé par Vladimir Poutine, qui domine outrageusement la scène politique nationale.

Iouri Loujkov, dont les relations avec le premier ministre actuel n’ont pas toujours été simples, semble bénéficier de son appui dans cette lutte contre le Kremlin, au risque d’alimenter les rumeurs de bisbille entre les deux dirigeants russes. Fin août, il déclarait jouir «du soutien entier» de Vladimir Poutine, ce que l’entourage du premier ministre n’a pas contredit. Les proches du chef du gouvernement se sont également bien gardés d’évoquer les critiques diffusées par le Kremlin.

Le départ, tôt ou tard, de Iouri Loujkov de la mairie de Moscou marquera une étape majeure sur le plan économique et politique. L’opposant Boris Nemtsov, qui a consacré un pamphlet bien documenté au maire de la capitale, y évoque l’étroite liaison entre la mairie et l’entreprise de travaux publics Inteko, propriété d’Elena Batourina, l’épouse de Iouri Loujkov. Le départ du magistrat pourrait marquer ainsi la fin d’un système très complexe et extrêmement lucratif, gangrené par une corruption endémique, selon l’auteur de Loujkov: le bilan.

Au niveau politique, le Kremlin devra également dénicher une personnalité suffisamment forte, mais fidèle, pour gérer cette ville de plus de 10 millions d’habitants, un poste clé dans le système politique très centralisé de la Russie actuelle.