Des Russes combattent l’armée ukrainienne

Ukraine Les combattants séparatistes reçoivent des renforts venus de Russie. Les premiers morts ont déjà été rapatriés

«Bien sûr qu’ils combattent à nos côtés! Et c’est normal. Nous sommes tous des Russes. Nous nous entraidons», lance Andreï, 34 ans, séparatiste coordinateur des structures de sécurité dans la ville d’Enakievo, non loin de Donetsk. «J’ai rencontré pas plus tard qu’hier deux combattants venus de Tchétchénie et un jeune soldat biélorusse. Un grand balèze de 2 mètres qui vient juste de terminer son service militaire.»

Camio ns remplis

Depuis la semaine dernière, les forces pro-russes du Donbass ne le cachent plus: des combattants affluent de l’étranger pour les épauler. Des preuves irréfutables sont en effet apparues après les sévères pertes humaines subies lundi dernier par le «Bataillon Vostok», alors qu’il tentait de prendre le contrôle de l’aéroport de Donetsk, toujours entre les mains de l’armée ukrainienne. Entre 60 et 100 combattants séparatistes ont perdu la vie durant la bataille. Et, surtout, 33 cadavres ont été rapatriés en Russie mercredi dernier. Anonymement, sans fanfare.

Par contraste, la rumeur selon laquelle les forces armées ukrainiennes sont secondées par des «mercenaires américains» est activement diffusée par les télévisions et les agences de presse officielles russes. Sans que la moindre preuve soit apportée.

Les autorités ukrainiennes font bien sûr grand bruit autour des ­infiltrations de combattants russes pour soutenir les séparatistes armés. Il ne passe pas un jour sans que des sources officielles ukrainiennes fassent état de tentatives de «colonnes de camions remplies de combattants et d’armes» de pénétrer dans leur pays. Dans la région de Lougansk, le poste de douane ukrainien de Diakovo fait l’objet d’attaques répétées depuis vendredi. L’expert militaire ukrainien Dmitry Tymchuk affirme que 80 «terroristes» attaquent le poste de Diakovo pour s’infiltrer en Ukraine.

Kiev accuse depuis plusieurs ­semaines la Russie d’envoyer des combattants dans l’est du pays pour déstabiliser la situation. Le procureur général d’Ukraine a indiqué dimanche que 122 personnes ont perdu la vie et 200 ont été blessées «à cause des crimes commis par des citoyens russes»; 4500 combattants venus de Russie auraient renforcé les séparatistes armés locaux, selon le chef adjoint du bataillon de volontaires pro-ukrainien «Azov», Iaroslav Gontchar. Des chiffres à interpréter avec prudence.

Kiev accuse Moscou de mener une «guerre hybride» ou asymétrique en Ukraine, en soutenant les séparatistes. La Russie a retiré cette semaine une grande partie des 40 000 soldats russes massés à la frontière ukrainienne depuis le mois d’avril. A la place, des combattants irréguliers sont infiltrés en Ukraine, probablement avec l’assentiment, voire l’aide des autorités russes.

«Hégémonie américaine»

Le Temps a pu observer samedi des dizaines de combattants venus de Russie dans la base militaire où sont regroupées les forces du «bataillon Vostok», dans les faubourgs de Donetsk. A l’entrée de la base, nous avons été accueilli par un grand barbu en tenue de camouflage, se présentant sous son nom militaire de «Mamaï». Il s’adresse en langue ossète à un groupe d’une dizaine de militaires surveillant l’entrée de la base. «Je suis arrivé avec mes hommes il y a un mois», explique Mamaï, qui approche de la quarantaine. «Nous sommes venus d’Ossétie du Nord [une république faisant partie de la Fédération russe]. J’ai combattu contre la Géorgie en 2008 pour libérer l’Ossétie du Sud. Maintenant, je me bats avec mes frères russes contre l’hégémonie mondiale américaine.»

Mamaï refuse de dire combien de combattants sont sous ses ordres et nie se battre pour l’argent. Nous avons pu discuter brièvement avec des combattants disant venir de Tchétchénie, de Moscou et d’autres villes de Russie centrale. «Nous sommes tous des volontaires. Nous n’avons pas été envoyés par le gouvernement», dit l’un d’entre eux. Mamaï refuse de donner davantage de détails sur la composition ethnique des combattants qu’il entraîne aux abords de Donetsk. Il n’a pas non plus le droit d’expliquer comment il a passé la frontière, ni l’origine des armes qu’il utilise. Il s’agit, outre des fusils d’assaut de type kalachnikov, de missiles sol-air portatifs «Igla» et de mitrailleuses lourdes.

La discussion est brusquement interrompue par Mamaï, qui lance des regards inquiets vers le ciel, contrôlé par les hélicoptères et ­avions de chasse ukrainiens. «Vous feriez mieux de quitter les lieux ­immédiatement, dit-il. Il peut y avoir une attaque d’un moment à l’autre.» Il fait signe à deux camions remplis de soldats de quitter la base pour se déployer autour de la ville. Les séparatistes attendent d’un jour à l’autre un assaut des forces ukrainiennes sur Donetsk.