Moscou a évacué 77 de ses ressortissants vivant en Syrie entre mardi et mercredi. C’est peu, si l’on considère les quelque 30 000 Russes qui y vivent. Mais c’est une première qui suffit à déclencher une rafale de questions sur le sens politique de ce geste. La Russie anticipe-t-elle la chute de Damas? Est-ce le signe d’une crise de confiance dans les relations entre le président Bachar el-Assad et son allié? Le régime syrien aurait-il averti le Kremlin d’un assaut massif imminent?

«Avertissement»

Moscou a pris la peine de souligner qu’il ne s’agissait pas d’une évacuation de grande ampleur. Les autorités russes ne font que répondre à «des personnes de différentes régions de Syrie qui ont demandé de l’aide à l’ambassade de Russie à Damas après s’être retrouvées sans abri et sans moyens de subsistance en raison du conflit», a déclaré hier le Ministère des situations d’urgence. Une manière de ménager le pouvoir syrien en évitant d’envoyer des signaux négatifs. «Mais, en même temps, c’est un avertissement, relève Ignace Leverrier, ancien diplomate français à Damas. Les Russes signalent à Bachar el-Assad qu’ils ne resteront pas indéfiniment s’il n’est pas capable de faire le ménage chez lui.»

La chute de Bachar el-Assad n’est pourtant pas envisagée par Moscou. Son éviction serait «impossible à mettre en œuvre», a réaffirmé récemment le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov. Alors que la communauté internationale tergiverse sur les mesures à prendre et que l’opposition syrienne fait du surplace, «le régime ne donne aucun signe de fléchissement», estime un connaisseur du dossier.

Mais Moscou s’impatiente. «Le conflit risque de traîner en longueur», a déclaré mardi le vice-ministre des Affaires étrangères, Mikhaïl Bogdanov. Et d’ajouter: «Nous n’excluons pas qu’il y ait prochainement des contacts avec de nouveaux groupes d’opposition, avec lesquels nous n’avons pas encore communiqué.» Moscou a annoncé la fermeture de son consulat à Alep, après la double explosion dans l’université de cette ville du nord-ouest qui a fait 82 morts la semaine dernière. A la menace quotidienne des bombes s’ajoute, pour les Russes, le risque de représailles. «Ils sont tenus pour responsables de ce qui se passe, car Moscou continue à approvisionner la Syrie en armes», souligne Ignace Leverrier.

Les liens du mariage

L’alliance héritée de la Guerre froide entre la Russie et la Syrie ne s’arrête pas aux contrats d’armement. Dès les années 1960, des milliers d’hommes ont été envoyés pour étudier en Union soviétique. Aux 8000 Russes enregistrés sur le territoire s’ajoutent entre 20 000 et 25 000 femmes russes mariées à des Syriens. Les 77 Russes qui sont arrivés à Moscou hier à bord de deux avions affrétés par le Ministère russe de la sécurité étaient essentiellement des femmes et des enfants. La Russie, si elle décidait l’évacuation massive de ses ressortissants, pourrait aussi utiliser des navires accostant au port de Tartous, à 220 km au nord-ouest de Damas, où elle entretient depuis l’ère soviétique une base de ravitaillement.