«Dans les ruines de Grozny, les positions se modifient rue par rue et maison par maison. Jeudi à midi, les Russes ont reconnu avoir eu 23 morts et 53 blessés dans les dernières vingt-quatre heures, l'un des plus lourds bilans jamais annoncés pour une seule journée», écrit l'Agence France-Presse. Le commandement russe a dû reconnaître en outre la perte d'un général, Mikhaïl Malofieiëv ayant été tué ou capturé si l'on en croit les Tchétchènes dans la bataille de Grozny. Jean-Jacques Langendorf, écrivain et maître de recherches à l'Institut de stratégie comparée de l'Ecole pratique des hautes études à Paris, est un observateur attentif de la guerre de Tchétchénie. Sa formation l'incite à inscrire ce conflit dans le contexte des affrontements historiques du Caucase et dans celui des batailles où une guérilla a résisté à une armée puissante. «Il ne faut pas oublier, dit-il, que c'est un conflit qui remonte au début du XVIIIe siècle. Il est sans fin et se nourrit – il faut bien le dire – d'une haine inexpiable entre Tchétchènes et Russes. Les Russes estiment avoir fait des sacrifices terribles pour garder le Caucase, et les Tchétchènes refusent de plier.»

Le Temps: Comment résumer ce conflit qui a débuté à l'automne?

Jean-Jacques Langendorf: Au début, les Russes ont procédé très systématiquement. Ils ont occupé la plaine, dressé des lignes qu'ils ont fortifiées et puis ils sont arrivés à Grozny et dans les montagnes du sud. Là, ils sont tombés dans le chaudron diabolique…

– Comment décririez-vous ce qui s'est passé et se poursuit autour de Grozny?

– L'armée russe a mené une première phase préparatoire en utilisant l'artillerie et les hélicoptères, soit des bombardements terrestres et aériens. Elle a tenté de détruire ainsi les nids de rebelles, de faire exploser des dépôts d'armes. Cette technique est précaire et n'offre, en ville ou dans la montagne, guère plus que 10% de succès. Les Tchétchènes disposent de lance-missiles portatifs et peuvent facilement abattre les hélicoptères qui, pour être efficaces, doivent voler à basse altitude. Ensuite, les Russes ont envoyé des premiers détachements dans les faubourgs de Grozny, celui qui est allé le plus loin a été défait. Les attaques ont continué pendant que l'armée tentait de resserrer l'anneau autour de la ville pour bloquer les allées et venues et le ravitaillement des tchétchènes. Les Russes ont probablement aussi manœuvré pour empêcher les civils de quitter la ville. Leur présence – il faut les nourrir, les protéger autant que possible – affaiblit l'ennemi. Aujourd'hui donc, l'armée russe prétend que la ville est complètement encerclée. En fait, je pense qu'il est impossible de fermer hermétiquement une circonférence pareille.

– Quels types de combats se déroulent dans Grozny?

– C'est une guérilla urbaine. Les Tchétchènes utilisent tous les moyens. Ce genre de combat est souvent extrêmement efficace et inflige à l'ennemi des pertes terribles. Cela me fait penser à Octobre rouge à Stalingrad, une fabrique de tracteurs qui contrôlait la Volga. Plus on bombardait le bâtiment, plus il devenait militairement efficace pour les défenseurs. Les Allemands ne l'ont jamais pris. A Grozny, les Russes ne peuvent guère utiliser de chars, vulnérables aux mines, aux cocktails Molotov, aux bazookas. Ils doivent envoyer des troupes spéciales qui affrontent des tirs de mortier et n'en ont probablement pas assez. Ils peuvent avoir du succès, s'ils parviennent à couper le ravitaillement en munitions et en vivres des guerriers tchétchènes. Cela dit, pour les Tchétchènes, la résistance et les très lourdes pertes qu'ils ont infligées à l'ennemi constituent déjà une victoire. Ils vont peut-être considérer qu'ils peuvent lâcher Grozny pour continuer dans les montagnes.

– Que se passerait-il si les Russes prenaient la ville?

– Ils auraient probablement affaire à un autre type de guérilla urbaine. Celui que pratiquaient les Vietcongs contre les Américains dans Saigon. Ils n'attaquaient pas, mais menaient des opérations de terrorisme urbain, faisant exploser une grenade dans un bar, tirant sur des Américains, incendiant des dépôts d'essence… C'est très désécurisant. C'est ce que risquent les Russes, puisque, dès qu'une ville se remet plus ou moins à fonctionner, les possibilités d'infiltrations se multiplient.

– Quelles options s'offrent aux Russes?

– Poutine doit tenir jusqu'aux élections, il est possible qu'après – surtout s'il est plébiscité –, il envisage de modifier sa politique. Quoi qu'il en soit, les guérillas sont toujours très longues et le temps joue en faveur des Tchétchènes. Les Russes s'empareront peut-être de Grozny mais il est pratiquement exclu qu'ils parviennent à déloger les Tchétchènes des montagnes, à moins d'y passer deux ou trois ans et d'aligner 500 000 hommes!

– A quelles autres guerres vous fait penser ce conflit?

– D'abord et avant tout aux précédentes guerres de Tchétchénie. A part ça, pour Grozny, à Beyrouth qui a montré comment on peut tenir une ville face à un adversaire infiniment supérieur. Mais aussi à la guerre d'Afghanistan et à celle d'Algérie où les Français avaient aligné, comme les Russes aujourd'hui, de simples soldats peu motivés aux côtés de troupes d'élite. Mais, en Tchétchénie, l'exiguïté du territoire joue en faveur des Russes. Avec l'Ingouchie, la Tchétchénie fait à peine plus de 19 000 km2, l'Afghanistan en fait près de 700 000 et l'Algérie 2 400 000… Mais il y a peu d'exemples de guerres gagnées contre des guérillas portées par un très fort sentiment d'émancipation nationale.