Moyen-Orient

La Russie adoucit le ton dans la crise syrienne

Après avoir semblé vouloir rivaliser avec la dureté des messages de Donald Trump, Moscou joue l’apaisement. Assez pour dégonfler la crise?

Il y a longtemps que Washington a fait sienne la doctrine énoncée en son temps par le président Theodore Roosevelt: «Parlez doucement et tenez un gros bâton.» Depuis qu’a surgi la tension internationale, suite à l’attaque chimique sur la Ghouta imputée au régime syrien, Donald Trump aura déjà réussi à dynamiter cette maxime symbolisant la nécessaire sagesse présidentielle depuis plus d’un siècle. Quitte à maintenir encore ouverte la question de savoir si l’exercice se poursuivra aussi, ou non, par des frappes punitives contre la Syrie.

«Il y a deux facteurs principaux qui rendent ce début de crise particulièrement complexe, note Jean-Marc Rickli, responsable des risques globaux au Centre de politique de sécurité de Genève (GCSP). C’est d’abord le comportement erratique du président américain qui fait des déclarations impulsives sans prendre conscience des conséquences opérationnelles; mais c’est aussi le nombre d’acteurs différents impliqués.»

Un autre analyste, Richard Haass, président du Council on Foreign Relations, un important think tank américain, faisait le même constat, en comparant la tension à la crise des missiles de Cuba, qui plaça le monde au bord du précipice en 1962: «A l’époque, la gestion de la crise s’est passée de manière prudente, disciplinée, contrôlée…» A l’autre bout du spectre diplomatique se trouve la gestion de la crise actuelle, commentait-il sur la BBC: «Nous n’avions encore jamais assisté à pareil déferlement de rhétorique publique.»

De fait, ces deux facteurs qui semblent servir ici de venin supplémentaire, se conjuguent l’un l’autre dans un mélange détonnant. Car, à la longue liste des acteurs présents (gouvernement et oppositions syriens, Etats-Unis et Russie, mais aussi l’Iran, la Turquie, la France et d’autres pays européens, les Etats du Golfe…) s’ajoute surtout le fait qu’ils ont des intérêts divergents, même au sein de leur camp respectif.

Intérêts divergents

La preuve, lundi dernier, par l’attaque israélienne sur une base en Syrie, contrôlée par les forces iraniennes, qui a servi en quelque sorte de prélude aux tensions actuelles: Israël semble, au moins en partie, avoir agi non seulement indépendamment des Américains, mais aussi de la Russie, avec laquelle l’Etat hébreu maintient pourtant un «accord de déconfliction» censé prévenir toute escalade. Le casse-tête ne s’arrête pas là: à leur tour, les Russes ont-ils délivré à l’Iran toutes les informations dont ils disposaient malgré tout? Certains analystes, d’ordinaire bien informés, affirment le contraire. Et si, malgré les apparences, cette crise servait aussi à Moscou à asseoir sa domination sur la Syrie, en lui permettant de montrer qu’elle tient tête aux Etats-Unis (et éventuellement à la France), tout en se hissant au-dessus de l’Iran, son allié de circonstance?

Dans un premier temps, les officiels russes semblaient vouloir rivaliser avec les diatribes lancées sur Twitter par le président américain. Moscou, disait un ambassadeur russe, abattra non seulement tout missile visant la Syrie mais aussi les installations à partir desquelles ils auront été lancés. Dans le même temps, une chaîne de télévision proche du pouvoir russe conseillait à la population de faire des réserves pour parer à une éventuelle attaque nucléaire…

Le ton, cependant, a changé depuis quelques heures. Le Kremlin a fait savoir que les règles de «déconfliction» continuent de s’appliquer avec les Etats-Unis. En clair: Moscou devrait agir comme il y a un an, lorsque la Russie n’avait pas bronché lorsque les Etats-Unis envoyaient une salve d’une soixantaine de missiles en représailles à une autre attaque chimique de l’armée de Bachar el-Assad.

«Eviter une guerre»

Des «fuites» apparues fort opportunément dans la presse russe, et notamment dans le journal Kommersant, vont même plus loin, affirmant que le Kremlin est persuadé qu’aucun intérêt russe ne sera pris pour cible lors d’une éventuelle attaque, et donnant même des indications sur les «fenêtres de tir» possibles pour laisser passer sans encombre une possible opération de représailles américaine (la prochaine: entre le 17 et le 19 avril…).

«La priorité est d’éviter le danger d’une guerre [entre la Russie et les Etats-Unis]», notait jeudi l’ambassadeur russe auprès de l’ONU, Vassily Nebenzia. De la même manière que le président français, Emmanuel Macron, n’en finit plus de rassurer Moscou sur son intention, en cas d’attaque, de préserver les intérêts russes en Syrie. «Ni la Russie ni les Etats-Unis n’ont intérêt à une escalade», rappelle Jean-Marc Rickli. Mais il souligne aussi ce qui lui apparaît comme «la question de fond» pour les Occidentaux: celle de la dissuasion, après le franchissement de la fameuse «ligne rouge» établie à propos des armes chimiques. «Si vous voulez être craint, il faut être crédible et donc porter à exécution ses menaces si le Rubicon est franchi», note-t-il. Retour, en somme, au bon vieux bâton, la rhétorique incendiaire en plus.

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