Quatre ans et demi après le début de l’opération militaire russe en Syrie, Vladimir Poutine commence à trouver le temps vraiment très long. Un article publié le mois dernier par un ancien ambassadeur russe à Damas éclaire les fissures apparues au fil du temps entre Moscou et Damas. Signé par Alexander Aksenyonok, ambassadeur extraordinaire et vice-président du RIAC, un influent cabinet d’experts au service du Kremlin, l’article reflète une frustration croissante envers Bachar el-Assad. 

Le tableau brossé par le diplomate contient des critiques d’une virulence sans précédent et peu compatible avec le discours tenu aux médias par le ministre des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov. Alexander Aksenyonok note qu’il est «souvent difficile de faire la distinction entre la lutte antiterroriste et la violence gouvernementale envers l’opposition». Evoquant la récente montée des tensions dans le sud-ouest de la Syrie, il pointe les «mystérieux meurtres, menaces et enlèvements devenus plus fréquents dans le contexte de bavures commises par les services secrets syriens», suggérant que ces derniers sont à l’origine de l’escalade.

Une irritation croissante

Dans un tacle d’une franchise peu diplomatique adressé au chef d’Etat syrien, l’ancien ambassadeur à Damas décrit «les pots-de-vin dans le commerce, le transit, les transports et les convois humanitaires en faveur d’une chaîne composée d’unités privilégiées de l’armée, de services de sécurité, de médiateurs commerciaux et de grands entrepreneurs […] traditionnellement proches de la famille du président»: un groupe d’intérêt au sommet qu’un «règlement pacifique n’intéresse pas».

Ceux qui souhaitent des réformes politiques «ne peuvent l’exprimer ouvertement dans l’atmosphère de peur totale et de domination des services secrets», poursuit le diplomate. Et de conclure que le pays «a besoin d’au moins 250 milliards de dollars, soit 12 fois le PIB actuel» et que «la reconstruction économique et le développement d’un système politique reposeront sur une approche inclusive et le consentement international». 

Or, l’inflexibilité du dictateur syrien a fait échouer toutes les initiatives de la diplomatie russe pour engager un dialogue politique avec l’opposition, aussi modérée soit-elle. Pis, l’effort acharné consenti pour reprendre la province d’Idlib aux forces rebelles soutenues par Ankara a dégénéré en clashs directs entre les armées turques (qui ont perdu entre 33 et 70 soldats) et russes fin février. Une escalade majeure a été évitée de justesse par un coup de fil entre Vladimir Poutine et son homologue turc, Recep Tayyip Erdogan, le 22 février.
Et puis, Moscou s’irrite de voir Bachar el-Assad manœuvrer entre ses différents soutiens, dont Téhéran et, désormais, les Emirats arabes unis, qui ont rouvert leur ambassade à Damas en 2018. 

Ecarté d’un marché juteux

L’article était d’abord paru le 17 avril sur le site du Club de Valdaï, un autre cercle d’experts influents régulièrement consulté par Vladimir Poutine. Le label Valdaï, ajouté à celui du RIAC, donne du poids à un message qui, par sa forme, rappelle un procédé traditionnel de Moscou pour signaler à la communauté des experts un changement de politique ou, au minimum, une pression renforcée sur une cible. 

Pour l’expert indépendant en relations internationales Vladimir Frolov, l’article est surtout le signe d’une diplomatie russe frustrée de voir son influence diminuer dans le dossier syrien au profit des militaires. «Aksenyonok a toujours affiché une piètre opinion d’Assad. Notre diplomatie reste très sceptique envers un dirigeant, qui a de nouveau fait dérailler les pourparlers de Genève sur la Constitution [syrienne]. Mais [le ministre de la défense russe Sergueï] Choïgou reste aux côtés d’Assad. Même chose pour Poutine.» 

Dans la foulée, un média russe pro-Kremlin a publié un sondage insolite affirmant que seuls 32% des Syriens soutiennent Bachar el-Assad. Des remplaçants étaient même suggérés. L’article, paru sur le site internet de FAN (Agence d’information fédérale), a été supprimé depuis. Mais les observateurs n’ignorent pas que ce média appartient à l’homme d’affaires Evgueni Prigojine, vieille connaissance de Vladimir Poutine. Ce patron des mercenaires du «groupe Wagner» combattant en Syrie et en Libye après l’avoir fait en Ukraine est aussi le prétendant malheureux à des actifs pétroliers et chimiques en Syrie, auquel Damas a récemment préféré des investisseurs iraniens. 

«Cette campagne médiatique anti-Assad est largement le fait de sa propre initiative, estime Vladimir Frolov, mais [Prigojine] est considéré comme utile par certains acteurs à Moscou pour envoyer des signaux du mécontentement russe.»