Géopolitique

La Russie affiche sa puissance militaire aux confins de la Sibérie

Moscou déploie ces jours 300 000 militaires en Extrême-Orient pour les plus grandes manœuvres de son histoire. La Chine participe aux exercices, signal d’un rapprochement stratégique avec Moscou

La Russie a démarré hier les manœuvres militaires les plus massives de son histoire en Sibérie et dans l’Extrême-Orient russe. Baptisés «Vostok 2018» (Orient-2018), ces exercices militaires vont durer jusqu’au 15 septembre. Moscou signale ainsi au monde entier les pas de géant réalisés par son armée au cours de la dernière décennie en termes de mobilité, en déplaçant 300 000 hommes, plus d’un millier d’appareils volants (avions, hélicoptères, drones) et 36 000 véhicules (tanks, transports de troupes blindés, etc.).

Les exercices se dérouleront dans cinq polygones, ainsi que dans les mers du Japon, de Béring et d’Okhotsk. Les forces aérospatiales et navales, ainsi que l’armée de terre doivent montrer leur capacité à se coordonner entre elles comme avec des détachements de l’Armée de libération populaire chinoise. Pékin, qui a déjà participé à une trentaine d’exercices avec l’armée russe, enverra cette fois un contingent beaucoup plus important: 3200 soldats, 900 véhicules et 30 avions et hélicoptères.

Pékin et Moscou n’ont jamais été aussi proches depuis les années 1950

Alexandre Gabouïev, spécialiste des relations sino-russes

«C’est une étape importante pour les liens militaires sino-russes», estime Alexandre Gabouïev, spécialiste des relations sino-russes au Centre Carnegie de Moscou. «La Chine a été parmi les adversaires potentiels de la Russie pendant de nombreuses années. Moscou envoie donc le signal qu’il ne considère plus Pékin comme un adversaire. Bien sûr, la réalité est plus complexe et les dirigeants militaires russes examinent des scénarios dans lesquels la Chine n’est pas la meilleure amie mais un défi en matière de sécurité également. Actuellement, on peut néanmoins dire que Pékin et Moscou n’ont jamais été aussi proches depuis les années 1950.»

Hormis le test de nouvelles technologies et systèmes de défense, le Ministère russe de la défense n’a pas énoncé ses objectifs stratégiques. Préparation à une guerre de grande ampleur ou manœuvres de routine comme celles effectuées l’année dernière avec la Biélorussie aux abords des pays baltes et de la Pologne? Le scénario d’une contre-attaque contre la Chine, seule puissance militaire régionale capable d’une offensive sur le flanc oriental de la Russie, ne tient pas en raison de la participation de Pékin.

Des manœuvres sans équivalent dans l’histoire post-soviétique

Des observateurs évoquent la préparation à un conflit de grande ampleur dans la péninsule coréenne ou à un débarquement américano-japonais en Extrême-Orient. Plus prosaïquement, Moscou testera les capacités logistiques de ses armées dans une tâche complexe consistant à déployer rapidement des forces considérables depuis la Russie européenne vers la partie asiatique, qui ne compte que deux divisions et 17 brigades en tout et pour tout.

Le chiffre de 300 000 militaires déployés n’a pas d’équivalent dans l’histoire post-soviétique. Il faut remonter à 1981 pour retrouver des manœuvres d’une telle ampleur (150 000 hommes avaient alors été déployés à la frontière avec la Pologne). Certains experts avancent que les chiffres ont été gonflés pour impressionner le monde entier. «[Le ministre de la Défense Sergueï] Choïgou promet d’utiliser un tiers de tout le personnel de l’armée et de la flotte, mais en fait seuls 30 000 à 40 000 militaires participeront véritablement, ce qui est déjà beaucoup», estime le journaliste militaire Alexandre Golts.

Un spectacle coûteux

Pour diffuser son message, le Ministère de la défense a invité des dizaines de journalistes et 91 attachés militaires étrangers à observer les manœuvres. Un spectacle coûteux sur fond de problèmes économiques et sociaux grandissant dans le pays. La croissance russe stagne depuis plusieurs années et a forcé le Kremlin à réduire ses dépenses de sécurité, qui totalisent près d’un tiers du budget fédéral.

La Russie est déjà engagée depuis trois ans dans une opération militaire en Syrie pour défendre le régime de Bachar el-Assad. Opération qui aurait déjà coûté entre 3 et 5 milliards de dollars au contribuable russe. Juste avant «Vostok 2018», la Russie a mené du 1er au 8 septembre des exercices navals sans précédent en Méditerranée. Vingt-six navires et sous-marins ont été déployés au large des côtes syriennes et chypriotes.

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