La Russie ouvre un front en arrêtant un espion estonien

Rocambolesque enlèvement d’un adversaire trop bien informé ou affaire crapuleuse? L’officier de renseignement estonien Eston Koh­ver, 44 ans, a disparu vendredi aux abords de la frontière russo-estonienne avant de réapparaître samedi à Moscou, pour être conduit au tribunal sous trois chefs d’inculpation: espionnage, contrebande d’armes et franchissement illégal de la frontière. Il risque jusqu’à 20 ans de prison. Travaillant depuis 1991 dans les structures de sécurités estoniennes, Eston Kohver était chargé ces dernières années d’une double mission de contre-espionnage et de lutte contre les contrebandiers.

Mais a-t-il été arrêté dans la région de Pskov (Russie), comme l’atteste le Service fédéral de sécurité (FSB) russe, ou bien a-t-il au contraire été enlevé sur le territoire estonien par un commando armé, comme l’affirment les autorités de Tallinn? Les médias estoniens affirment qu’Eston Kohver a été enlevé dans l’exercice de ses fonctions dans une zone boisée non loin d’un poste frontière estonien. Le quotidien en ligne Postimees.ee note que des habitants locaux ont été informés plus tard dans la journée par des hommes arrivés sur place en hélicoptère, que «plusieurs cartouches» ont été découverts dans la zone de l’enlèvement. Les services de sécurité estoniens ont déclaré que leur officier a été «arrêté illégalement» sous la menace d’armes. Des individus venus de Russie ont brouillé les communications radio et utilisé des grenades fumigènes durant un incident déclaré comme «sans précédent depuis 1991», selon le patron du renseignement estonien, Arnold Sinisalu.

Côté russe, les commentaires officiels ne vont pas au-delà de ce qui a été présenté par la télévision officielle. Les bulletins télévisés ont diffusé samedi soir les images des services secrets russes, montrant un homme au visage impassible, menotté, encadré par plusieurs hommes cagoulés et conduit dans la salle d’un tribunal.

Signal hostile envers l’OTAN

Il est présenté comme un «espion estonien» démasqué par les services russes. La caméra filme une table sur laquelle sont étalés 5000 euros, un pistolet, une lettre de mission et des équipements destinés à intercepter des communications. L’attirail standard (mais improbable) des espions occidentaux telle que la télévision russe le présente à chaque affaire analogue. Les experts soulignent que la plupart des histoires d’espionnage sont réglées secrètement entre services concernés. Le traitement médiatique choisit par Moscou suggère, d’une part, un signal hostile envers l’Estonie et l’OTAN, d’autre part, la démonstration à l’opinion russe que la nation est entourée d’ennemis sournois.

L’affaire intervient à un moment où la nervosité est son comble à Tallinn, à cause du conflit entre l’Ukraine et la Russie. Membre de l’OTAN, l’Estonie abrite une importante minorité de Russes (25%), dont elle craint des aspirations séparatistes organisées depuis Moscou. L’incident Kohver se déroule deux jours après un passage dans la capitale estonienne du président américain Barack Obama, dont l’objet était de rassurer Tallinn sur un soutien américain sans faille en cas d’agression russe.

Face à la crise ukrainienne, l’OTAN vient de décider la création d’une force d’intervention rapide de 4000 hommes pour défendre les pays Baltes, dont l’Estonie fait partie. Tout renforcement de l’OTAN près de ses frontières irrite considérablement Moscou, qui y voit systématiquement des intentions offensives. Le Kremlin considère ses anciens vassaux soviétiques comme faisant partie de sa «sphère d’influence».