La scène devait être belle. En présence des 350 journalistes qui s'étaient réunis à la résidence de Bor à une quarantaine de kilomètres de Moscou, Boris Eltsine souhaitait offrir à Helmut Kohl et à Jacques Chirac une «tcharka», un gobelet russe en or et argent. Le président russe devait garder le troisième.

Les gobelets étaient fixés sur un présentoir par un cadenas. Cette démonstration d'amitié s'est rapidement transformée en incident gênant. Boris Eltsine s'est en effet escrimé pendant de longues secondes sur la serrure, n'arrivant pas à l'ouvrir.

Finalement le porte-parole présidentiel Sergueï Jasterjembski s'est porté au secours de son chef et les cadeaux ont pu être remis. Désormais, chaque fois que les trois hommes se retrouveront, ils reconstitueront ce plateau qui symbolise leur amitié. «La clef reste à Moscou», a réussi à plaisanter Eltsine en l'empochant, tout en précisant qu'il ne fallait pas y voir le signe d'une nouvelle hégémonie russe.

De fait, l'idée d'une «troïka européenne» a été proposée par le chef de l'Etat russe en automne dernier, lors de sa visite à Strasbourg. Le président russe souhaite ainsi créer un «espace commun» dans lequel les Européens «pourront se passer» des Etats-Unis. Un certain nombre de projets concrets ont d'ailleurs été discutés: l'avion de transport militaire du futur (ATF); l'axe autoroutier Londres, Paris, Berlin, Moscou; la coopération en cas de catastrophes naturelles et la coopération universitaire.

Sérieuses réserves

Au-delà, l'attention était évidemment fixée sur deux questions de politique intérieure russe: la santé de Boris Eltsine et ses intentions quant à son futur gouvernement. La première interrogation a été suscitée par «l'infection aigue des voies respiratoires» qui a officiellement forcé le président à s'alliter la semaine dernière et transférer sa rencontre avec Kohl et Chirac, initialement prévue à Jekaterinenbourg, dans les faubourgs de Moscou. Le président se voulait certes combatif et goguenard, mais des incidents comme celui de la cérémonie des cadeaux inspirent de sérieuses réserves.

Le meilleur médicament de Boris Eltsine, c'est toutefois le pouvoir. En renvoyant brutalement le cabinet de Victor Tchernomyrdine lundi dernier, le président russe s'en est administré une dose massive. Il tient actuellement toutes les ficelles en main et ne se prive pas de faire danser ses marionettes.

Pressé par les journalistes de dire si Sergueï Kirienko ferait un bon premier ministre, Eltsine s'est contenté de glisser avec une férocité malicieuse: «Peut être que oui, peut être que non». Bref, sa décision n'est pas prise. En attendant que le chef de l'Etat décide de ses prochains coups dans la partie qu'il a ouverte, l'administration fédérale est paralysée.

Erik Reumann, Moscou