Le 1er janvier, alors que le pays réveillonne, des rafales coupent la ligne alimentant le canton de Nejnovo, une zone pavillonnaire isolée dans les bois. Pendant plusieurs jours, ils sont plusieurs milliers à faire face sans électricité aux sévères conditions climatiques de la côte baltique. A tout juste 30 km de la centrale nucléaire Leningradskaïa (dont les réacteurs sont identiques à ceux de Tchernobyl), la plupart des maisons se chauffent en partie à l’électricité. Les riverains n’ont plus d’eau, car les pompes électriques des puits ne fonctionnent plus et le gel (jusqu’à -28°C) fait sauter les canalisations.

Beaucoup – ceux qui peuvent – se réfugient en ville. Le 6 janvier, la situation se dégrade encore, avec des chutes de neige exceptionnelles, qui font s’abattre les arbres sur les lignes électriques. La forêt offre un triste spectacle d’arbres ployant sous le poids de la neige. Ou fracassés. Plus souples, les jeunes arbres forment des arcs de cercle, leur crête plongée dans la neige. Le canton reste plusieurs jours d’affilée sans électricité.

Transformateurs hors d'âge

Lenenergo, le fournisseur public d’électricité, fait circuler un ou deux groupes électrogènes entre les villages, donnant de l’électricité pour une poignée d’heures. Dégradés par les intempéries, les transformateurs hors d’âge disjonctent souvent et délivrent une tension capricieuse qui endommage les équipements électriques des riverains.

Quarante-deux jours plus tard, la situation n’a pas changé. Roman Koutcherov, staroste (responsable du village) de Piatchino, appelle à l’aide alors que la situation continue de se détériorer: «Je n’ai plus de carburant pour mon groupe électrogène, la route est devenue impraticable. Nous avons besoin de soutien humanitaire et de carburant!» Il reçoit Le Temps dans son chalet chauffé par un poêle traditionnel russe et une cheminée. La chute d’un arbre lui a brisé la clavicule gauche deux jours plus tôt, alors qu’il déblayait la neige non loin de chez lui.

«Personne ne se soucie du bien commun»

«Heureusement qu’un ami habite chez moi en ce moment. Je ne pourrais pas m’en sortir tout seul autrement: il faut couper du bois, déneiger sans cesse. Nous devons aussi aider les personnes âgées.» Il rend visite à un voisin, Leonid Pavlovitch, 72 ans, ingénieur nucléaire à la retraite. «Ce que nous voyons, c’est le résultat du capitalisme sauvage, juge ce dernier. Tout a été privatisé et personne ne se soucie du bien commun. Cela coûte trop cher à Lenenergo de déblayer autour des lignes électriques. Ils réduisent les effectifs et confient la tâche à des sous-traitants véreux.»

Lenenergo n’a pas répondu aux questions du Temps, se contentant d’envoyer un communiqué dilatoire. «C’est ainsi qu’ils me répondent aussi», déplore Roman. Il montre la ligne alimentant le district à travers une forêt. «La tranchée fait 5 mètres de large entre des arbres hauts de 10 mètres. Leurs branches tombent sur la ligne. C’est comme ça sur 20 km. Il fallait la défricher durant l’été; maintenant, avec autant de neige, c’est impossible.»

«Des dégâts énormes»

Les problèmes viennent aussi de la structure du réseau. L’agrandissement d’une carrière de sable voisine a coupé l’ancienne voie principale du canton. Au lieu de tirer une nouvelle ligne sur 2 km, le réseau a préféré utiliser une ancienne ligne secondaire vétuste, celle qui est aujourd’hui coupée. «Au lieu d’un petit investissement, on se retrouve avec des dégâts énormes», râle le staroste, qui se démène auprès des autorités pour obtenir du diesel et un générateur.

Et constate: «La plupart baissent les bras, partent ou endurent passivement.» C’est le cas de ses voisins Nikita et Rita, un jeune couple, avec leurs deux fillettes, installés à Piatchino depuis 2013. «Le problème, ici, c’est de trouver du travail, explique Nikita, un chômeur au visage émacié. Oui, c’est dur. Je dois faire fondre la neige pour avoir de l’eau et couper du bois sans arrêt. Mais c’est la vie, inutile de protester.»

Le staroste chiffre à 350 les personnes restées en janvier dans le canton. Au volant de son puissant 4x4, il se rend à Korvet, une coopérative de datchas à proximité, pour prendre des nouvelles de ses compagnons d’infortune. Mais son véhicule se retrouve bloqué dans la neige avant d’arriver à destination. «Nous sommes en état de siège», peste-t-il, utilisant le mot russe blocade, en référence au siège de Leningrad par les nazis, qui a causé la mort d’un million de Soviétiques.

«Je travaille au lieu de comploter»

Une comparaison également employée par Anna Kourtaguina, présidente de Korvet: «C’est une catastrophe! Nous avons eu 313 heures sans courant en janvier. Les dégâts sont énormes et beaucoup ne peuvent faire face, surtout les retraités.» Elle reçoit Le Temps dans sa maison, enveloppée dans un foulard traditionnel, un masque hygiénique sur la bouche. La présidente est malade mais reste stoïquement devant son ordinateur, sans cesse interrompue par des appels. «Cette fièvre, c’est à cause du stress. Nombreux sont ceux qui me critiquent, s’imaginant que je ne fais rien.»

Sa posture droite et sa voix ferme dénotent une personne ayant l’habitude de commander à la soviétique. Son irritation va autant aux autorités locales, «qui ne m’ont pas écoutée, j’avais alerté sur le risque de panne depuis deux ans», qu’aux «opposants, qui ne font que me critiquer. C’est comme dans le reste du pays. Moi, je soutiens le pouvoir et je travaille au lieu de comploter une nouvelle révolution!» Optimiste, elle admet que les coupures vont perdurer tout le mois de février, mais assure que les autorités liquideront le problème au printemps.

«Dépeupler le canton pour se l'approprier»

Alexeï Krassine est moins confiant. Staroste du village de Zaozérié, il soupçonne que des intérêts politico-financiers «cherchent délibérément à dépeupler le canton pour se l’approprier». Il parle par téléphone au Temps depuis son lit d’hôpital, où il se remet d’une opération à la colonne vertébrale. Les efforts physiques qu’il a dû fournir ont rouvert une ancienne fracture. Pugnace, il inonde de plaintes toutes les instances régionales, promettant des poursuites judiciaires. «Sans cela, je n’aurais jamais obtenu un groupe électrogène. Ils ont peur, ils savent que j’irai jusqu’au bout. Il n’y a que cette méthode qui marche avec les bureaucrates.»