Lorsque les présidents Vladimir Poutine et George Bush ont parlé jeudi au téléphone, leur conversation a été celle de deux partenaires: «Les deux présidents travaillent ensemble à la recherche d'une solution à la crise irakienne», a déclaré le Kremlin, tandis que la Maison-Blanche affirmait «considérer toujours les Russes comme des partenaires». Mais lorsque le ministre des Affaires étrangères, Igor Ivanov, s'exprime, en visite à Pékin, sa version des faits est bien différente. Il y a affirmé que la Russie opposera son veto «à toute nouvelle résolution qui autoriserait l'usage direct ou indirect de la force militaire contre l'Irak».

Les raisons de ce double jeu russe? Moscou chercherait à obtenir le maximum de concessions des Etats-Unis pour une volte face de dernière minute. La monnaie d'échange serait la préservation des intérêts pétroliers russes en Irak, la garantie du remboursement de la dette irakienne à la Russie (8 milliards de dollars), l'assouplissement des conditions d'entrée de la Russie dans l'Organisation mondiale du commerce (OMC) et un sauf-conduit à la participation russe à la construction de centrales nucléaires en Iran.

En se rangeant aux côtés des pacifistes de la «vieille Europe», Vladimir Poutine espère aussi obtenir d'eux une réduction partielle de la dette russe, le principal créancier étant l'Allemagne. Mais surtout, Moscou a intérêt à ce que cette période d'incertitude dure le plus longtemps possible: «En soutenant l'Allemagne et la France, la Russie cherche à maximaliser les profits qu'elle tire actuellement de la flambée du prix du pétrole. Une fois la crise irakienne résolue, les prix chuteront, et pour une baisse de un dollar sur le prix du baril, le budget de la Russie perd un milliard de recettes», explique le politologue Andreï Piontkovski.

Cette diplomatie à double face et le fait de brandir le droit de veto inquiètent cependant certains observateurs: «Le résultat au bout du compte sera que la Russie se retrouvera isolée et sans vrais amis», prédit Pavel Felgenhauer, spécialiste moscovite des problèmes de défense. Et hier le Moscow Times disait sa crainte de voir la Russie «ruiner ses nouvelles bonnes relations avec les Etats-Unis et ne rien recevoir en retour».