Regard bleu perçant, Maria Alekhina montre une mèche de cheveu verte. Ce n’est pas une coquetterie. Avec l’autre figure la plus connue des Pussy Riot, la brune Nadejda Tolokonnikova, elle a été attaquée la semaine jeudi dernier à Nijni-Novgorod. Leurs agresseurs leur ont lancé du désinfectant de couleur vert au visage ainsi que d’autres objets. Après avoir passé 21 mois en prison suite à un concert sauvage dans la cathédrale orthodoxe de Moscou, les deux Pussy Riot se sont lancées dans la défense des droits des détenus. Rencontre avec Maria Alekhina, qui participait dimanche au Festival du film et forum international sur les droits humains sur le thème «Russie, retour à l’ogre soviétique».

Le Temps: Comment allez-vous après l’agression de jeudi dernier?

Maria Alekhina: Pas très bien. Mais nous faisons tout notre possible pour que les gens qui nous ont attaquées soient condamnés. Après les faits, nous avons enquêté, ce que la police aurait dû faire. On sait maintenant que le commanditaire n’est autre qu’un chef de la police en charge des soi-disant extrémistes, traduisez tous les activistes politiques.

Que s’est-il passé?

Nous étions venues à Nijni-Novgorod (à 400 kilomètres à l’est de Moscou, ndlr) pour rendre visite aux femmes de la colonie pénitentiaire, où nous étions détenues. Ces femmes ont été d’un grand soutien quand nous étions là-bas. Elles étaient prêtes à témoigner des abus dont elles sont victimes. Après notre première visite il y a deux mois, l’une d’elles avait été mise à l’isolement parce qu’elle nous avait parlé.

Cette fois, nous avions rendez-vous le matin dans un McDonald de Nijni-Novgorod avant d’aller dans la prison. C’est alors que nos cinq agresseurs, des militants d’extrême-droite, sont arrivés. Il y avait aussi des journalistes de la télévision et deux policiers du département contre l’extrémisme. C’est symptomatique de la manière dont l’Etat russe fonctionne. Soit il utilise la police, soit il engage des hommes de main pour commettre des violences. Malgré tout, nous comptons bien rendre à nouveau visite à nos anciennes camarades de détention, normalement dès vendredi.

Quelles sont les conditions de détention dans cette prison?

Les femmes cousent des uniformes pour la police six jours par semaine et 12 heures par jour pour sept dollars par mois. Les conditions de travail sont proches de l’esclavage. C’est en violation avec le règlement de cette colonie qui ne prévoit que trois heures de travail cinq jours sur sept. Cela montre bien combien le système est corrompu.

La défense du droit des prisonniers est-elle le nouveau combat des Pussy Riot? Avez-vous renoncé aux actions directes, comme le fameux concert dans la cathédrale de Moscou?

Nous n’avons pas renoncé aux actions artistiques, comme nous l’avons fait récemment pendant les jeux olympiques de Sotchi. Ceci dit, il est très important de défendre le droit des détenus, car, aujourd’hui en Russie, chacun peut se retrouver en prison. Encore récemment, plusieurs activistes ont été condamnés à trois ou quatre ans de prison pour avoir participé à une manifestation contre le trucage de la dernière élection présidentielle qui a permis à Vladmir Poutine de revenir au Kremlin.

Quel regard portez-vous sur ce qui se passe en Ukraine et en Crimée?

Ce qui se passe en Crimée est une occupation militaire pure et simple de la part de la Russie. Cet avis est largement partagé en Russie. Mais les gens qui osent sortir dans la rue pour le dire connaissent le même sort que nous: ils sont interpellés par la police ou attaqués. La communauté internationale doit sanctionner Poutine. Il faut que l’Europe reprenne à son compte la liste Magnitski (du nom d’un juriste qui dénonçait la corruption décédé en prison en 2009, ndlr) qui prévoit le gel des avoirs des personnalités impliquées. L’entourage de Poutine y est très sensible, car leurs noms figurent sur cette liste noire.