Comme par hasard, alors que l’incertitude a régné toute la nuit, le parti Russie unie de Vladimir Poutine obtient finalement la majorité absolue à la chambre basse du parlement (Douma) avec 238 députés sur 450, selon les chiffres «de la répartition préliminaire des mandats» annoncés lundi par la commission électorale. C’est un revers, néanmoins, augmenté des fraudes que dénonce ce lundi matin la presse russe, notamment le Kommersant. Et la radio Biznes FM, qui «cite un auditeur de Novokousnetsk (Sibérie) ayant photographié une urne déjà remplie au tiers dimanche matin à l’ouverture du bureau de vote».

Quoi qu’il en soit, Vedomosti observe que si la formation de Vladimir Poutine obtient la majorité en nombre de sièges, c’est «grâce aux particularités de la loi électorale» avec une répartition des voix liée au mode de scrutin proportionnel. Pour ce journal, il est donc fort «probable que beaucoup d’acteurs refusent de reconnaître les résultats de telles «élections» et qu’ils vont vouloir faire eux-mêmes le décompte des voix». «Si la société avait besoin d’une confirmation que les élections sont «bricolées», poursuit le journal, la confirmation est dans la nervosité et la réaction hystérique des autorités face aux tentatives légales et pacifiques de contrôler le déroulement du scrutin.»

La répartition des mandats de députés a été calculée sur la base du dépouillement dans 96% des bureaux de vote. Russie unie recueille 49,54% des voix, un niveau toujours très élevé mais qui représente une baisse d’environ 15 points par rapport au score réalisé au scrutin de 2007 (64,3%). Un score que les journaux russes qualifient ce matin de «peu reluisant» par rapport aux 315 sièges auparavant détenus à la Douma. Une perte sèche de 77 députés.

«Ceux qui espéraient [donc] voir une page politique se tourner en Russie devront encore attendre», prévient Le Figaro. Pire: est-ce «Back in the USSR», comme l’affirme Courrier international, parodiant la célèbre chanson des Beatles? Le charme de Russie unie «est rompu». Medvedev et Poutine – une «marque» qui a lassé, selon la Nezavissimaïa Gazeta – ont «tous les deux beaucoup promis – et peu réalisé. C’est pourquoi les journaux de Moscou parlent d’une «brejnévisation» du régime […]: un peu de Guerre froide par-ci par-là, une main de fer à l’égard des dissidents, […] La plupart des journaux russes de qualité font la moue. Ils osent même critiquer ouvertement Poutine et son clan […]. Mais que représente cette presse lue par les classes moyennes intellectuelles de Moscou et de Saint-Pétersbourg? Politiquement, pas grand-chose.»

Et déjà, Medvedev a prôné dimanche la «coopération» au sein de la nouvelle Douma, écrit l’agence RIA Novosti. «Le chef de l’Etat russe a appelé […] par téléphone les leaders du Parti communiste, du Parti libéral-démocrate de Russie et du parti social-démocrate Russie Juste, Guennadi Ziouganov, Vladimir Jirinovski et Sergueï Mironov. Mais de toute manière, pour le premier vice-président du Comité central du Parti communiste, Ivan Melnikov, «les résultats des législatives ont clairement démontré la méfiance des citoyens vis-à-vis du parti au pouvoir». Le site ej.ru estime, dans la foulée, que «les électeurs russes ont été «violés» lors de «cette imitation d’expression de la volonté populaire». Et Poutine «a prouvé une fois de plus que c’est lui qui décidait de tout». Bref, «aujourd’hui, demain, après-demain, Poutine fera ce qu’il veut».

De toute manière, déplore Le Monde, «depuis le début de la campagne, les partis concurrents sont marginalisés: tracts saisis, manifestations interdites, refus d’enregistrer des candidats, menaces et tabassages. A Sakhaline, non loin du Japon, et à Ekaterinbourg dans l’Oural, des candidats de Russie Juste ont été passés à tabac. A Samara, un candidat communiste a dû jeter l’éponge après avoir été agressé et sa famille menacée. A Volgograd (l’ancienne Stalingrad), Sergueï Diatchenko, un jeune ouvrier qui rentrait de l’usine chez lui le 1er décembre au petit matin, a été interpellé, déshabillé, fouillé, interrogé, après avoir lancé une boule de neige sur une affiche de Russie unie!» Dans les colonnes des Izvestia, on a pu lire que ces élections se sont de facto, après tous ces excès, «transformées en un referendum contre Russie unie».

«Il y a deux Russie, l’une urbaine, dégourdie, avide de connaissances, connectée à Internet. Elle est incertaine de ses choix, mais résolument fatiguée du «consensus Poutine». C’est la classe moyenne du futur. L’autre Russie est celle des retraités, des fonctionnaires, des officiers de l’armée qui espèrent recevoir des pro-Poutine un supplément mensuel de 1000 roubles. Avant tout, ils sont réticents à tout changement», écrivait récemment un éditorialiste des Moskovskie Novosti.

Ce, avec une opération de séduction extrêmement bien orchestrée, relève un éditorial de la RTBF: «Souris à ton prochain.» «C’est un des slogans que l’on pouvait lire en octobre dernier dans une ville de Sibérie, sur les affiches électorales promouvant le parti Russie unie. […] «Souris à ton prochain, et la Russie devient plus amicale.» Quelques semaines plus tard, le clip «Allez! Faisons-le ensemble», monte d’un cran dans le glamour, pour inciter à aller voter… en couple. Une fébrilité qui «s’exprime également à travers les récents harcèlements dont est l’objet l’ONG Golos (la voix), qui a pour objectif d’observer les élections et de dénoncer les fraudes ou irrégularités. Bizarrement, le site ouvert par cette ONG pour recenser les cas de violations observées dans les bureaux de vote par les électeurs ou observateurs (kartanarusheniy.ru) n’est plus accessible, et sa directrice […], Lilia Chibanova […] s’est vu confisquer son ordinateur à l’aéroport.»