Après 18 ans d’attente, la Russie accédera ce jeudi à l’Organisation mondiale du commerce (OMC). A Moscou, les partisans de l’adhésion à l’organisation basée à Genève ne doivent-ils pas une fière chandelle à Tina Kaidanov? C’est dans la tête de cette diplomate américaine, principale conseillère de la secrétaire d’Etat adjointe aux Affaires européennes et eurasiatiques, qu’a germé l’idée de demander à la Suisse d’officier comme médiatrice entre la Russie et la Géorgie. Depuis la guerre de l’été 2008 entre les deux pays, Moscou et Tbilissi sont en froid. L’initiative américaine auprès de Berne a dès lors un objectif: lever le veto de Tbilissi, dernier obstacle empêchant une adhésion russe à l’OMC.

La médiation suisse entre la Turquie et l’Arménie a mis la puce à l’oreille de Tina Kaidanov. Cette dernière soumet la proposition au secrétaire d’Etat Peter Maurer. Le même jour, elle en parle au sein du Conseil national de sécurité (NSC), à Michael McFaul, conseiller de Barack Obama. Pour le président américain, l’adhésion de la Russie à l’OMC est une priorité, et la présidence de Dmitri Medvedev offre une fenêtre d’opportunité. Il faut aboutir lors de la réunion ministérielle de décembre 2011 à Genève. Pour des raisons géopolitiques, la Maison-Blanche souhaite que la Russie soit intégrée dès que possible dans le commerce international.

A Berne, une équipe des Affaires étrangères se constitue avec le représentant suisse à l’OMC, Luzius Wasescha, sous la direction de Peter Maurer. Celui-ci rencontre à Washington de hauts responsables de l’administration Obama. Certains diront, sous forme de boutade, utilisant une métaphore tirée de la boxe, que la Suisse «punches above its weight», se bat dans une catégorie trop élevée pour son poids.

La Suisse organise sa médiation en toute autonomie. Quand il s’agit de concevoir des corridors douaniers entre la Russie et la Géorgie, elle peut compter sur l’aide du Département d’Etat américain. La diplomatie helvétique met la main, un peu par hasard, en utilisant les réseaux sociaux, sur un Suisse passionné de trekking dans le Caucase. Il connaît parfaitement la topographie des lieux où Berne propose de créer des corridors douaniers à la frontière russo-géorgienne. De plus, il est marié à une Géorgienne d’origine abkhaze. Quand ils reçoivent la carte de ces corridors, Moscou et Tbilissi sont bluffés: elle est totalement réaliste. La médiation est un succès, et Tbilissi lève enfin son veto.

Tout a découlé de la volonté de l’administration d’Obama de voir la Russie, le dernier grand pays resté à l’extérieur du système commercial multilatéral, enfin adhérer à l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce, plus connu sous le nom de GATT, devenu OMC en 1995. Après sa signature, ce jeudi à Genève, ce sera au tour de la Douma de donner son feu vert aux engagements que les négociateurs russes ont pris auprès des membres de l’organisation. Cette longue attente dans l’antichambre de l’OMC a été marquée par la mauvaise humeur, des coups de gueule, des chantages et des pressions dignes de la Guerre froide. Les dirigeants politiques ont eu fort à faire, perdant parfois l’espoir d’arriver au but.

La Russie a déposé sa candidature en juin 1993. Après diverses formalités, le premier groupe de travail se réunit en juillet 1995. Comme le veulent les règles, Moscou lance les négociations bilatérales avec ses principaux partenaires, notamment les Etats-Unis, l’Union européenne, le Japon, mais aussi la Suisse. Après les premières années de tergiversations, le président américain George W. Bush dévoile ses intentions en novembre 2001 lors d’un sommet américano-russe. Ses propos portent sur la réduction d’arsenaux nucléaires, le bouclier antimissile que Washington voudrait déployer en Europe, auquel Moscou est totalement opposé, l’Asie centrale et l’OTAN qui veut s’ouvrir aux pays baltes voisins de la Russie.

Le président américain promet son soutien à l’entrée de la Russie à l’OMC. Il propose d’instaurer un régime de faveur pour aider le commerce entre les deux pays durant la période de transition en vue de l’ouverture de son marché. George Bush promet également l’amendement de la loi Jackson-Vanik, qui prévoit des mesures de rétorsion commerciale pour des pays violant les droits de l’homme. La Russie figure alors en bonne place sur une liste noire.

La bonne disposition américaine n’est toutefois pas le fruit d’un soudain coup de cœur. Après les attentats contre les tours du World Trade Center à New York le 11 septembre 2001, le président Poutine s’aligne sur le camp antiterroriste. Son propre pays est aussi frappé par le fondamentalisme tchétchène. Washington est dès lors en bonnes dispositions à son égard.

Dans le dossier de l’OMC, la Douma s’empresse d’adapter les législations nationales aux règles internationales du libre-échange. A Genève, Mike Moore, directeur de l’OMC, espère voir la Russie adhérer à l’organisation avant la fin de 2003. Au sein de l’OMC, certains fonctionnaires ne se font toutefois pas d’illusions et font remarquer que la libéralisation d’une économie dominée par les monopoles d’Etat ne sera pas une mince affaire. Ils ne surestiment pas non plus la bonne volonté affichée jusque-là par les Etats-Unis à l’égard de la Russie. En réalité, entre Washington et Moscou, les relents de la Guerre froide ne sont jamais loin, d’autant que le Congrès américain se méfie de Vladimir Poutine, le maître du Kremlin.

En décembre 2003, sans surprise, c’est la douche froide. Maxime Medvedkov, le négociateur russe, révèle à Genève qu’un froid s’est installé depuis plusieurs mois entre Moscou et ses partenaires. La Russie avance une question de santé publique pour interdire le poulet importé des Etats-Unis. Ce n’est pas mieux avec l’Union européenne. Celle-ci exige une libéralisation rapide de nombreux secteurs (banque, assurance, droit, services maritimes). Bruxelles insiste aussi sur la fin des subventions russes sur les produits énergétiques, l’agriculture et les télécommunications. Moscou veut bien s’ouvrir, mais à son propre rythme. C’est le retour à la case départ.

A la fin de septembre 2003, Vladimir Poutine a rendez-vous avec George Bush à Camp David, dans le Maryland. Sous la pression des aviculteurs américains qui perdent 700 millions de dollars, le président américain arrive à convaincre son invité à lever l’embargo sur le poulet américain surnommé «les cuisses de Bush» en Russie. En échange, le chef de l’Etat russe obtient une promesse pour la conclusion d’un accord bilatéral avec les Etats-Unis. Cependant, en même temps, les milieux économiques américains, mais aussi européens, ne relâchent pas la pression et exigent un plus grand accès au marché russe. La Suisse sera de la partie et demandera, avec Washington et Bruxelles, la libéralisation du marché financier pour les investisseurs étrangers.

En 2004, l’UE signe un protocole sur la conclusion des discussions russo-européennes liées à l’adhésion. Mais il s’agit surtout d’un catalogue de bonnes intentions. C’est dans cette phase que les Européens mettent le Protocole de Kyoto sur la table en contrepartie – climatique – à leur soutien pour l’OMC. Romano Prodi, le président de la Commission, se rend dans la capitale russe pour justifier sa demande. Il fallait encore la ratification par un grand pays afin que le Protocole de Kyoto puisse entrer en vigueur.

Vers la fin de cette même année, les relations avec les Etats-Unis sont encore un peu plus tendues. En cause, la prolifération des contrefaçons en Russie. Un site internet, Allofmp3.com, basé à Moscou, propose de la musique pirate en téléchargement à un prix défiant toute concurrence. «Je vois mal la Russie devenir membre de l’OMC et avoir un site comme celui-ci en activité», prévient Susan Schwab, alors cheffe de la diplomatie commerciale américaine. Pour ne rien arranger, Washington avance une nouvelle demande: l’abolition de la taxe que l’aviation internationale paie pour survoler la Sibérie. Pour la Russie, le manque à gagner serait de 320 à 350 millions de dollars par année. En décembre 2006, la Suisse est encore insatisfaite des promesses de libéralisation du secteur financier russe.

«Les relations Europe-Russie ont atteint un niveau de méfiance et de malentendu jamais vu depuis la fin de la Guerre froide.» Cette phrase, prononcée le 27 avril 2007 par Peter Mandelson, alors commissaire européen au Commerce, en dit long sur les relations entre Moscou et Bruxelles. «L’UE ne soutiendra pas l’adhésion russe à n’importe quel prix», renchérissait son porte-parole. A ce stade, les différends ne portent plus seulement sur les questions techniques, mais aussi sur des sujets politiques. Le commissaire européen fait de l’accès aux ressources naturelles – au pétrole et au gaz russe – son cheval de bataille.

En août 2008, le jeu du chat et de la souris se poursuit. «Ces négociations sont utilisées comme un moyen de marchandage», s’emporte Vladimir Poutine. Quelques semaines plus tôt, il accusait les Etats-Unis de poser constamment de nouvelles conditions. Durant cette même période, Washington et Bruxelles font avancer la candidature de l’Ukraine, alors en froid avec la Russie, à l’OMC. Moscou y voit une démarche délibérée pour permettre à Kiev de poser, le moment venu, son veto à l’adhésion russe.

Dans un conflit larvé avec ce voisin, Moscou avait réduit sa livraison de gaz à 35% en plein hiver.

C’est dans ce contexte que Vladimir Poutine laisse alors éclater sa colère et annonce le retrait de la candidature russe. A la place, il imagine une demande d’adhésion collective au nom de l’union douanière Russie-Biélorussie-Kazakhstan. Après des mois de silence, les négociateurs russes reviennent à la table des négociations, sous l’impulsion de la nouvelle administration américaine. Dès son arrivée à la Maison-Blanche, Barack Obama a réchauffé les relations diplomatiques avec la Russie, en affirmant clairement que le monde a plus à gagner d’une Russie qui assume ses devoirs et responsabilités dans le cadre du système commercial multilatéral. C’est cette conviction qui a conduit le président américain à engager la médiation suisse pour résoudre le différend russo-géorgien.