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«La Russie et l’Iran détiennent les clés»

Selon Georges Sabra, l’un des chefs de l’opposition, le conflit serait à un tournant décisif. Il envisage la chute du régime, qui pourrait, si l’Occident se décide à envoyer des armes aux rebelles, se produire dans un délai de quelques semaines

Les combats gagnent le faîte du régime. Même Damas n’est plus épargnée. Les signes s’accumulent qui montrent un possible tournant dans la guerre: victoires des rebelles sur le terrain; déclarations d’un diplomate russe la semaine dernière évoquant la chute du régime; reconnaissance tous azimuts de la nouvelle Coalition de l’opposition; enfin les propos ambigus du vice-président syrien, lundi, qui laissent à penser qu’il existe des dissensions au sommet de l’Etat. Elu en novembre à la tête du Conseil national syrien, l’une des composantes les plus importantes de la coalition de l’opposition, Georges Sabra espère que l’issue du conflit puisse être proche. Dans un entretien accordé au Temps , l’ancien instituteur communiste de confession chrétienne et opposant historique explique la nécessité de chercher à Moscou et à Téhéran une solution diplomatique.

Le Temps: Le vice-président syrien, Farouk al-Chareh, invite opposition et gouvernement à un dialogue national. Acceptez-vous de saisir cette main tendue?

Georges Sabra: En Syrie, personne au gouvernement n’a la liberté de parler en son propre nom. Tout est décidé à la tête de l’Etat. Pour moi, cette déclaration vient donc de Bachar el-Assad. Les divergences au sein du gouvernement qu’évoque Farouk al-Chareh sont feintes, pour accréditer l’idée d’une possible alternative politique interne qui ouvrirait la voie à des négociations. Il ne s’agit que d’une ruse pour gagner du temps. Une de plus. Bachar el-Assad n’a pas l’intention de quitter le pouvoir, ni de négocier. Il l’aurait fait avant. Quant à nous, le préalable à une négociation, c’est le départ du chef de l’Etat et de son gouvernement, vice-président y compris.

– Mikhaïl Bogdanov, vice-ministre russe des Affaires étrangères, déclarait récemment qu’il envisageait la possibilité que le régime syrien s’écroule. Est-ce un tournant dans l’attitude du gouvernement russe?

– Les instances représentant l’opposition syrienne discutent avec les diplomates russes. Je me suis rendu à Moscou, j’ai rencontré Mikhaïl Bogdanov et Sergeï Lavrov, le ministre des Affaires étrangères. Notre dialogue est de plus en plus fertile. Et ces dernières semaines, nous avons perçu un changement de ton. Les Russes font ouvertement état de leurs doutes quant au gouvernement syrien. Ils réalisent que le futur de la Syrie se construira sans Bachar el-Assad et, pour la première fois, ils prennent leurs distances. Tout n’a pas changé d’un coup, il s’agit plutôt d’un mouvement. Leur soutien au régime syrien n’a pas encore pris fin. Mais ils se rendent compte qu’ils doivent changer leur fusil d’épaule. Nous les voyons s’éloigner de Damas et se rapprocher de nous, la Coalition de l’opposition. Mais, pour l’instant, il ne s’agit que d’une offre informelle de négociation, rien d’officiel encore.

– Expriment-ils des craintes vis-à-vis de l’opposition?

– Nos interlocuteurs russes reviennent souvent sur la situation libyenne. Ils avaient alors donné leur feu vert à une résolution au Conseil de sécurité des Nations unies, accepté une intervention pour protéger les civils. Ils reprochent aux Occidentaux d’avoir ensuite largement outrepassé le mandat onusien. Ils déplorent aussi d’avoir été écartés de la reconstruction du pays. Ils ont l’impression d’avoir tout perdu en Libye et ne voudraient pas que cela se répète en Syrie. D’autre part, comme les Occidentaux, ils s’inquiètent de la montée de l’islamisme dans les rangs des rebelles. Ils voudraient des garanties que nous ne pouvons pas leur donner.

– S’inquiètent-ils aussi de l’avenir de leur coopération militaire et de leur base à Tartous?

– Nous avons parlé franchement de Tartous, ce n’est pas un problème. Peut-être pourraient-ils la garder après la chute du régime. Depuis 1955, les Russes travaillent avec la Syrie dans le domaine de la défense. On ne peut pas d’un coup tirer un trait sur cette relation enracinée dans l’histoire de nos deux pays. Notre équipement militaire est de fabrication russe, on ne va pas s’en débarrasser demain. Il ne dépend que d’eux que notre collaboration continue.

– Y a-t-il encore un espoir quele conflit trouve une issue autre que dans un bain de sang?

– Je crois encore à une solution diplomatique. Les victoires des rebelles sur le champ de bataille ont changé la donne. Nous avons désormais l’avantage et cela change aussi les termes de la négociation. Ce basculement en notre faveur influence non seulement la position des Russes, mais aussi celle des Iraniens et de la communauté internationale. Il pourrait précipiter une solution négociée, la reddition de l’armée régulière ou l’écroulement du régime. Si Moscou et Téhéran lâchent Bachar el-Assad et si les Occidentaux acceptent de nous fournir des armes, l’issue pourrait être rapide, quelques semaines seulement. Sans les armes, la victoire nous sera aussi acquise, mais elle prendra plus de temps, fera couler plus de sang.

– En Syrie, l’animosité à l’égard des Russes est à son comble. Comment ces négociations avec le pays qui jusqu’alors soutenait le régime sont-elles perçues?

– Les Syriens n’espèrent plus rien du dialogue parce que jusqu’à maintenant ce dernier n’a rien donné. Mais, en tant que politicien, j’ai pour mission de forcer les portes fermées et non pas de passer par celles qui sont grandes ouvertes. La Russie et l’Iran détiennent les clés, nous devons en tenir compte.

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