La grande e-muraille de Russie, c’est pour très bientôt. Moscou suit l’exemple de Pékin et s’apprête par un cocktail de lois et d’investissements dans les infrastructures à concevoir un intranet à l’échelle du pays. Les législateurs russes ont adopté mardi en première lecture (à 334 voix contre 47) un projet de loi visant à donner aux autorités le pouvoir de débrancher le réseau internet national du monde extérieur. Un premier test devrait être mené d’ici au 1er avril prochain, selon le site d’information Rbc.ru.

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Une volonté de contrôle locale

Techniquement, il s’agit de créer un système de nom de domaine autonome (DNS) permettant de protéger la section russe de la Toile, au cas où celle-ci serait déconnectée du World Wide Web. Jusqu’à présent, aucun pays n’a jamais été déconnecté d’internet. En pratique, les données échangées entre utilisateurs présents physiquement sur le territoire russe ne transiteront plus par des serveurs situés à l’étranger. Le nombre de nœuds sera considérablement réduit, ce qui permettra une centralisation de tout le trafic internet russe. Et donc un contrôle renforcé sur les transferts internationaux de données.

Il s’agit aussi d’installer des équipements chez tous les fournisseurs d’accès rendant possibles la surveillance et l’identification des sources du trafic internet. Afin, selon la loi, de «limiter l’accès aux sites web contenant des informations interdites». Enfin, le gendarme de l’internet russe, RosKomNadzor (RKN), verra ses prérogatives augmentées pour bloquer le trafic de données. Prenant les devants, Facebook et YouTube acceptent de plus en plus de censurer les contenus déplaisant au Kremlin. Au début du mois, Google a supprimé de son moteur de recherche tous les sites bloqués par RKN.

Le coût de ces mesures n’est pas clairement établi. Selon le sénateur Andreï Klichas, l’un des auteurs de la loi, 23 milliards de roubles (351 millions de francs) ont été alloués à ces fins. Un groupe d’experts planchant sur le projet pour le compte du gouvernement estime le coût à 134 milliards (2 milliards de francs) par an.

De nombreux spécialistes continuent à douter de la faisabilité d’un intranet russe dans un proche avenir. Un exemple récent tend à montrer que couper internet est possible au moins à petite échelle. Cet automne, alors qu’un mouvement de protestation secouait la république d’Ingouchie, dans le nord du Caucase, internet et les télécommunications mobiles ont été coupées dans la région, sans préavis ni explications des autorités.

Des capacités de mobilisation surprenantes

Officiellement, ces mesures sont présentées comme nécessaires pour réagir à une stratégie «agressive» de cybersécurité aux Etats-Unis. Le régulateur des médias d’Etat et les principales entreprises technologiques russes (qui n’ont pas intérêt à être en désaccord avec le Kremlin) ont appuyé les mesures visant à se déconnecter des serveurs étrangers. Les autorités russes voient depuis longtemps internet comme une menace pour la stabilité du régime. La grande contestation de l’hiver 2011-12 en Russie et les Printemps arabes ont persuadé le Kremlin que les GAFA étaient utilisés par Washington pour provoquer des changements de régime.

«En 2011-12, tous les moyens traditionnels de mobiliser les gens dans la rue, comme les syndicats ou les partis d’opposition, étaient sous contrôle», note Andreï Soldatov, expert des services de sécurité russes. «Le pouvoir a alors réalisé les capacités de mobilisation d’internet. Il a compris que Facebook et Twitter étaient devenus des outils pour mobiliser les gens dans la rue. C’est à ces capacités que le pouvoir veut mettre fin.» Pour Soldatov, la réponse russe se fait à deux niveaux: le premier consiste à filtrer et censurer le trafic en temps réel, tandis que le second, «beaucoup plus agressif, donne au gouvernement russe la capacité de couper à sa guise soit une région, soit le pays tout entier du reste de la Toile».

La panoplie offensive de la Russie a déjà bien fait parler d’elle, à travers des cyber-attaques, les «bots» et les «trolls» chargés d’influencer sur les réseaux sociaux. L’apparition d’un formidable bouclier confirme la conception «militaire» que le Kremlin a d’internet.