Les autorités russes se targuent de bien mieux lutter contre la pandémie que leurs homologues occidentaux. Mais de nouveaux chiffres publiés lundi par la municipalité de Moscou, principal foyer du Covid-19 dans le pays, vont à l’encontre des statistiques officielles. Les chiffres montrent une surmortalité de 20% en glissement annuel. La capitale russe affiche un excès de 1980 morts par rapport à la moyenne des dix années précédentes, tandis que 675 décès dus au Covid-19 étaient comptabilisés dans le même temps. La surmortalité à Moscou apparaît donc trois fois supérieure au décompte officiel des personnes emportées par la pandémie.

«Nous ne connaîtrons probablement jamais les vrais chiffres. Ou bien dans trente ans sur HBO», plaisante un médecin moscovite cité par le site d’investigation Proekt.media. La mention de HBO fait référence à la chaîne qui a produit la série Tchernobyl, où apparaît la chape de plomb posée sur l’information par le pouvoir soviétique.

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Les dirigeants touchés par le virus

La Russie aime les paradoxes. Le rythme des infections au Covid-19 y est plus élevé que jamais (plus de 10 000 quotidiennement) mais Vladimir Poutine a annoncé dimanche la reprise du travail pour le lendemain. Le pays se classe au 2e rang mondial (derrière les Etats-Unis, son rival préféré) en nombre total de cas confirmés (232 243), tout en affichant un nombre miraculeusement faible de morts (2116) et un taux de mortalité parmi les plus bas du monde.

Le régime de confinement obligatoire est en place depuis le 31 mars. Pourtant, les cas d’infection se multiplient parmi les dirigeants du pays (premier ministre, ministres de la Culture et de la Construction, directeur adjoint de l’administration présidentielle). Mardi, c’était le porte-parole du président russe, Dmitri Peskov, qui était hospitalisé – il était le seul à porter un masque lors d’une visite médiatisée du président russe le 24 mars dans un hôpital de Moscou, dont le directeur fut lui-même hospitalisé quelques jours plus tard.

Taux de mortalité étonnamment bas

A la télévision, ces paradoxes sont gommés par des autorités répétant à la population que la Russie s’en sort beaucoup mieux que les pays occidentaux. Lundi, Tatiana Golikova, adjointe au premier ministre chargée des Affaires sociales, expliquait en visioconférence à Vladimir Poutine que le taux de mortalité en Russie était «plus de 7,4 fois inférieur à la moyenne mondiale». Des résultats s’expliquant, selon elle, par «une diminution de la proportion des pneumonies parmi les personnes infectées» et par une «hospitalisation rapide des patients».

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En décès par million d’habitants, la mortalité est 15 fois plus élevée en Suisse qu’en Russie, si l’on se base sur les chiffres officiels. Un chiffre d’autant plus étonnant que l’ONU a classé le 29 avril la Russie au 49e rang mondial en termes de préparation à l’épidémie, tandis que la Suisse se classait à la 2e place.

De nombreux observateurs mettent en doute la validité de statistiques produites «en temps réel» dans le monde. «Bien sûr que des chiffres aussi singulièrement bas paraissent étranges. Mais les statistiques sur les «cas confirmés» et les «décès» dus au Covid-19 posent des problèmes dans tous les pays et pas seulement en Russie», estime Vladimir Shkolnikov, démographe à l’Institut Max Planck de Berlin. A défaut de statistiques fiables, il faut selon lui examiner la surmortalité par tranche hebdomadaire en glissement annuel.

Manque de protections pour le personnel médical

Autre indice inquiétant: la proportion du personnel soignant parmi les victimes du Covid-19. 160 décès ont été comptabilisés par un groupe de médecins russes indépendants, soit 7,6% du total, tandis qu’en Italie quelque 100 médecins sont décédés pour un total de 30 739 victimes de la pandémie. Le syndicat Alliance des médecins, proche de l’opposition, dénonce un manque criant de protections pour le personnel médical et des statistiques erronées. «Nous ne savons pas s’il s’agit d’une directive venant d’en haut ou de négligence systématique parmi les médecins légistes mais les vrais chiffres de la mortalité sont sous-estimés de 70%», estime le porte-parole du syndicat, Ivan Konovalov.

La vérité a du mal à percer parce que «les médecins traitant les malades du Covid-19, et en particulier les médecins légistes, ont été contraints à signer de très stricts engagements à la confidentialité. Ils ont peur de parler, même à nous», poursuit le syndicaliste. Avant de se dire certain qu’il n’y a pas pour le moment «d’hécatombe comme en Italie», avançant comme explication la pyramide russe des âges: «La Russie compte relativement peu d’hommes de plus de 60 ans, qui sont les premières victimes du virus, parce que leur espérance de vie est réduite.» En outre, la proportion de personnes âgées vivant en maison de retraite – haut lieu de contamination – est bien moindre qu’en Europe, souligne le démographe Vladimir Shkolnikov. Et leur mode de vie est généralement plus reclus que dans la partie méridionale du continent.

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