Dans les rues de la paisible ville de Borovsk, à une centaine de kilomètres au sud de Moscou, des colombes ornent les façades de plusieurs bâtiments. Dès le début de l’invasion russe en Ukraine fin février, Vladimir Ovtchinnikov a voulu exprimer son désaccord contre cette «folie», cette «catastrophe», cet «acte illégal», dit-il. Les premiers jours, il a dessiné plusieurs fresques anti-guerre mais elles ont rapidement été «effacées» par les services communaux, recouvertes de peinture.

Un des dessins lui a même valu des poursuites judiciaires et une amende de 35 000 roubles (environ 400 francs). Il avait représenté une petite fille, vêtue aux couleurs de l’Ukraine, sous des bombes avec l’inscription «Arrêtez!!!». Au tribunal, le 8 avril dernier, on lui a reproché d’avoir «discrédité» l’armée en vertu d’une récente loi punissant jusqu’à 15 ans de prison la diffusion de «fausses informations» sur les actions des forces armées.

L’artiste aux yeux très clairs et à la chevelure blanche ne craint pas les représailles. A 84 ans, il estime qu’il n’a rien à perdre. «Si je me tais, je suis complice», dit-il. Alors, il continue à peindre en se concentrant sur des œuvres moins explicites. «Comment pourrais-je être poursuivi pour des colombes?» s’interroge celui qui a fait la renommée de Borovsk avec ses peintures murales.

D’un pas alerte, le vieil homme mène la visite guidée. Portraits de poètes et de chanteurs célèbres, scènes historiques, vitrines de magasins… Une centaine de ses œuvres, souvent accompagnées d’un peu de poésie, animent les maisons et bâtiments de la charmante ville de 10 000 habitants. Ici, l’artiste est célèbre et respecté, mais ses relations avec les autorités locales sont conflictuelles.

Contrôler le débat

La guerre en Ukraine n’est pas le seul sujet sensible que la mairie aimerait passer sous silence: il y a aussi les répressions soviétiques et leurs millions de morts. Or, Vladimir Ovtchinnikov se bat depuis plus de quinze ans pour faire vivre le souvenir des victimes de ces crimes d’Etat. «Je le fais pour que les gens connaissent leur histoire et honorent la mémoire de leurs ancêtres», relate cet ancien ingénieur qui s’est mis à la peinture à la retraite, en 1996. Le thème est également lié à son histoire personnelle. En 1937, son père, Alexandre Ovtchinnikov a été condamné à 10 ans de goulag (camp de travail forcé) alors que sa mère était enceinte. Il s’installera à Borovsk à partir de 1956.

Sur la place du village, l’imposant monument érigé en mémoire de la Seconde Guerre mondiale rend hommage aux 230 habitants de Borovsk tombés au front. Vladimir Ovtchinnikov, qui a réalisé de nombreuses recherches dans les archives régionales, souhaite que la mémoire des 390 habitants fusillés ou morts au goulag soit également honorée.

L’artiste a réalisé plusieurs œuvres sur le thème des répressions – par exemple, une grande fresque avec les portraits d’Alexandre Soljenitsyne et de 20 autres victimes des répressions, ou ce tableau représentant 18 habitants de la région exécutés pendant la grande terreur stalinienne en 1937-1938, ou encore cette liste de 21 paysans abattus par les Bolcheviks en 1918… A chaque fois, elles ont été recouvertes de peinture.

Pourquoi le souvenir de cet épisode tragique est-il si sensible? «Les autorités ne nient pas l'existence des répressions mais elles veulent limiter, contrôler le débat et empêcher que des personnes ou des structures indépendantes s'en emparent», souligne l'écrivain Nicolai Epple. Pour lui, la liquidation en décembre dernier de l'organisation Mémorial, qui a fait un travail colossal depuis 30 ans pour documenter les répressions, suit la même logique.

Contourner la censure

Dans son ouvrage Un Passé inconfortable, cet auteur s’est précisément penché sur la question de la mémoire des répressions et a tenté de comparer les expériences de différents pays ayant vécu des traumatismes similaires de crimes d’Etat de masse. «Dans tous les exemples que j’ai étudiés, nulle part il n’était possible de surmonter ce type de passé sans que l’Etat participe activement au processus. Une possibilité de débat public dans un contexte sécurisé est également indispensable. En Russie, les gens sont occupés à survivre. Se repentir, parler de culpabilité, de responsabilité et du fait que notre Etat est criminel n’est pas psychologiquement possible», commente-t-il. Or, selon lui, enfouir ce traumatisme collectif est très mauvais.

Dans sa douillette maison en bois qui offre une vue magnifique sur la pittoresque Borovsk et ses collines verdoyantes, Vladimir Otchvinnikov ne perd pas espoir et trouve des moyens de contourner la censure. «Il y a une bataille pour l’Histoire», affirme cet infatigable défenseur de la mémoire. Juste en face de chez lui, dans le chemin en contrebas, une grande fresque représente les personnes éminentes nées dans le district local au XIXe siècle. Pour le XXe siècle, le carré est noir. «Lorsque j’ai cherché les personnes qui ont rendu Borovsk célèbre au XXe siècle, il n’y en avait pas. Le pays a été privé d’intelligence par la révolution, les fusillades, les déportations…» déplore l’artiste.

Quand il a annoncé sa condamnation à une amende sur Facebook, plus d’une centaine de personnes lui ont envoyé des dons pour le soutenir. Vladimir Ovtchinnikov a utilisé l’argent en trop pour réaliser deux livres de ses œuvres. Pour que les peintures effacées subsistent quelque part.