Géopolitique

La Russie puissance mondiale

Moscou a pris la main au Moyen-Orient et en Asie centrale face à une Amérique hésitante

Frustration et colère. Ces sentiments ont submergé l’administration américaine face à l’offensive militaire lancée par le Kremlin fin septembre en Syrie. Et il y a de quoi. Les bombardements russes sont non seulement susceptibles de renforcer le régime de Damas, dont Washington a juré la perte. Ils signent aussi, et surtout, le grand retour de Moscou comme puissance mondiale capable d’intervenir lourdement au-delà de son voisinage immédiat. Une première depuis l’effondrement de l’Union soviétique il y a un quart de siècle.

Le ressentiment américain est d’autant plus vif que la stratégie russe paraît solide. Contrairement à Washington qui a beaucoup d’ennemis mais aucun ami en Syrie (sinon les Kurdes excentrés), Moscou a conservé sur place un allié de poids, le régime de Damas. Ce qui lui donne une chance de convertir sa campagne de frappes aériennes en gains territoriaux, la condition sine qua non du succès. Les États-Unis en savent quelque chose, eux qui bombardent en vain le pays depuis plus d’un an.

Cette offensive n’aurait guère de chance d’aboutir, cependant, si elle se cantonnait au domaine militaire. Or elle se déploie aussi de manière spectaculaire sur le terrain diplomatique. Les plus hauts responsables russes multiplient les contacts avec les différents États concernés, qu’ils soient ou non de leur bord. De la réception de Bachar el-Assad par Vladimir Poutine mardi au Kremlin aux entretiens du ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov avec ses homologues américain, turc et saoudien vendredi à Vienne. Au-delà des frappes aériennes, une offensive terrestre. Au-delà de l’opération militaire, la recherche d’un accord politique.

Cette démonstration de force et de réalisme donne à la Russie une crédibilité que les États-Unis ont perdue à force d’atermoiements et de demi-mesures. L’appel à l’aide lancé ces derniers jours au Kremlin par les milices chiites irakiennes, également en guerre contre les djihadistes de l’État islamique, visait surtout sans doute à obtenir un soutien plus affirmé de l’administration américaine. Il n’empêche. Il montre que Washington et Moscou se retrouvent de nouveau en concurrence sur la scène politique internationale… comme au temps de la guerre froide.

Cette évolution se dessine également en Asie centrale. Le premier vice-président afghan, l’ancien chef de guerre Abdul Rashid Dostum, a rencontré récemment Vladimir Poutine à Moscou pour lui demander un accroissement de l’aide russe à Kaboul face à l’impressionnante montée en force des talibans. Et lors d’un sommet de la Communauté des États indépendants, qui regroupe neuf ex-républiques soviétiques, le maître du Kremlin a obtenu la semaine passée un renforcement des liens militaires entre son pays et la plupart des dictatures d’Asie centrale. Des régimes à la recherche d’un parrain puissant à l’heure où un grand nombre de leurs sujets rejoignent les rangs djihadistes.

La politique a horreur du vide. Quand un pouvoir décline, il est aussitôt remplacé. Le désengagement relatif des États-Unis sous l’ère Obama a aujourd’hui pour effet mécanique un engagement plus marqué de la Russie au Moyen-Orient et en Asie centrale. Il reste à savoir si Washington saura surmonter sa frustration et accepter cet effet de sa stratégie, en composant avec Moscou, ou s’il s’y opposera. Dans ce dernier cas, un conflit supplémentaire s’ajoutera à tous ceux qui saignent déjà le monde.

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