La scène diffusée en mai dernier sur la chaîne de télévision NTV a estomaqué plus d'un Russe: un preneur d'otages injurie copieusement un homme terrorisé auquel il s'apprête à couper un doigt. L'amputation elle-même a été épargnée aux téléspectateurs mais la sauvagerie et la peur qui transpiraient de ces images de mauvaise qualité étaient physiquement perceptibles. La scène était extraite d'une cassette vidéo que les ravisseurs du missionnaire américain Herbert Gregg ont fait parvenir à sa famille et aux autorités russes pour les convaincre de payer la rançon d'un million de dollars qu'ils exigeaient.

Mardi dernier, après sept mois de captivité, Herbert Gregg était finalement libéré. Il avait été enlevé au mois de novembre à Makhatchkala, le chef-lieu du Daguestan, une région voisine de la Tchétchénie où il enseignait l'anglais. A ses côtés: l'ex-footballeur Sergueï Medvedev qui a retrouvé la liberté en même temps que lui après avoir été capturé en Ingouchie. Tous deux ont été victimes de la florissante industrie du kidnapping née dans le Nord-Caucase à la fin de la guerre entre la Russie et la Tchétchénie. Le conflit a totalement détruit l'économie de la république rebelle, qui est devenue de facto indépendante mais reste totalement isolée. Pour pouvoir vivre, certains anciens combattants tchétchènes se sont recyclés dans le kidnapping.

Les étrangers sont évidemment des cibles de choix. En mai dernier, Geraldo Cruz Ribeiro, un délégué médical néo-zélandais du CICR, a été enlevé (lire ci-contre). Rappelons qu'en décembre 1996, six autres délégués avaient été assassinés dans leur sommeil dans un hôpital géré par l'organisation humanitaire.

Officiellement, Herbert Gregg et Sergueï Medvedev ont été libérés grâce à une opération de police parfaitement réussie. Le ministre de l'Intérieur, Vladimir Rouchailo, qui les a accueillis à l'aéroport l'a amplement souligné, ce qui a suscité un certain agacement de la presse russe. «Il est bien connu qu'il adore accueillir les otages et raconter devant les caméras que le prisonnier a finalement pu être libéré grâce à des «mesures opératives spéciales». Mais mardi, il s'est franchement surpassé», ironise le quotidien Kommersant dans son édition de vendredi. Vladimir Rouchailo a en effet rendu un hommage dithyrambique au président Eltsine qui «a personnellement contrôlé l'opération», au premier ministre Stepachine et aux policiers qui ont rendu ce miracle possible.

La kermesse aux otages qui se poursuit au Nord-Caucase suscite en effet des questions que les fanfaronnades du ministre de l'Intérieur ne parviennent pas à effacer. Il ne se passe pratiquement pas une semaine sans une libération ou un nouvel enlèvement. Lundi dernier, le jour même de la libération de Gregg, ce sont trois gardes-frontière stationnés au Daguestan qui ont été enlevés pour être relâchés quelques heures plus tard, après de mystérieuses «négociations». Mercredi, ce sont six autres otages – cinq militaires et un civil – qui ont été libérés après une médiation du général Alexandre Lebed, le gouverneur de Krasnoïarsk. La semaine précédente, c'est une petite fille russe de 5 ans, enlevée en novembre dernier à Grozny, qui a finalement retrouvé sa mère. Et vendredi encore, un journaliste de la télévision russe, Victor Petrov, a été kidnappé alors qu'il était à la recherche d'un soldat disparu dans la région. Officiellement, entre 500 et 800 personnes sont ainsi actuellement détenues par leurs ravisseurs dans des conditions souvent épouvantables.

Si les pistes de ces enlèvements mènent pratiquement toujours en Tchétchénie, il est moins clair si les otages relâchés doivent bien leur liberté aux forces de l'ordre russes. Les responsables de la sécurité affirment de manière routinière, à chaque nouvelle libération, qu'aucune rançon n'a été versée. Mais quand les journalistes tentent d'en savoir plus sur ces étonnants succès, les autorités refusent systématiquement de répondre à leurs questions, arguant qu'une trop grande libéralité en matière d'information pourrait mettre en danger d'autres opérations encore en cours.

Quand le représentant du HCR Vincent Cochetel a été libéré en décembre 1998, les autorités russes ont bien diffusé quelques images de l'opération. Mais ces prises de vues nocturnes ont suscité plus de scepticisme qu'elles n'ont donné de réponses et, aujourd'hui encore, les circonstances exactes de la libération du Français restent très mystérieuses.