Asie centrale

La Russie de retour dans le grand jeu afghan

Moscou accueille des pourparlers de paix sans précédent sur l’Afghanistan, trente ans après la défaite essuyée dans le pays par l’URSS. L’opération vise notamment à saper l’influence américaine en Asie centrale

Après avoir conquis une position centrale dans le conflit syrien, la Russie tente d’en gagner une autre en Afghanistan. Vendredi, une rencontre organisée à Moscou sous l’égide du Ministère des affaires étrangères russe a pour la première fois réuni des talibans – que Moscou classe parmi les organisations terroristes – et le Haut Conseil de paix, une instance liée au gouvernement afghan. Afin de mieux asseoir sa «Pax russica», Moscou a invité tout le voisinage: 11 pays, dont la Chine, le Pakistan et l’Iran.

Bien que personne ne s’attendît à une avancée majeure, ou peut-être grâce à cela, l’atmosphère semblait détendue dans l’Hôtel Président accueillant les pourparlers. Les délégations d’Asie centrale, portant des coiffes traditionnelles, se côtoyaient et se saluaient chaleureusement en sirotant un thé ou un café matinal, sous l’œil attentif des fonctionnaires russes en costumes stricts. Le maître de cérémonie finit par arriver avec une demi-heure de retard. A sa gauche, les cinq talibans basés au Qatar dirigés par Sher Mohammad Stanekzai. A sa droite, le Haut Conseil de paix dirigé par Haji Deen Muhammad, un comité ad hoc formé par l’ancien président Hamid Karzaï pour ces discussions.

Nous ne discuterons pas avec le gouvernement tant que les Etats-Unis n’auront pas quitté l’Afghanistan.

Zabiullah Mujahid, porte-parole des talibans

Sergueï Lavrov a entamé un bref discours pour noter que «la Russie espère, à travers des efforts communs, ouvrir une nouvelle page dans l’histoire de l’Afghanistan […]. En tant qu’organisateur de cet événement, [elle] considère comme son rôle de travailler conjointement avec les partenaires et amis régionaux de l’Afghanistan réunis à cette table aujourd’hui, afin d’apporter toute l’assistance possible à la facilitation et au démarrage d’un dialogue inter-afghan constructif.»

Les médias ont ensuite été priés de quitter les lieux pour laisser place aux pourparlers. Une poignée de délégués ont lâché des commentaires, tels que le porte-parole des talibans Zabiullah Mujahid, qui a martelé: «Nous ne discuterons pas avec le gouvernement tant que les Etats-Unis n’auront pas quitté l’Afghanistan.» Et de siffler que «les talibans ne reçoivent pas d’armes des Russes», en réponse à une accusation formulée à plusieurs reprises par Washington. Les Américains, eux, sont «furieux de cette initiative russe», confie un diplomate occidental.

«Une nouvelle étape dans la politique afghane»

Cette rencontre couronne plusieurs années de négociations discrètes et délicates entre Moscou et les talibans. Une première tentative d’organiser cette entrevue avait échoué il y a deux mois sous la pression du gouvernement afghan. Mais affaibli ces dernières semaines par différents revers militaires face à la guérilla, Kaboul a plié. Au-delà du succès diplomatique, la Russie a un intérêt sécuritaire à stabiliser la situation en Afghanistan. Comme l’a rappelé Sergueï Lavrov, sans citer l’Etat islamique, «certains veulent faire de l’Afghanistan une tête de pont vers l’Asie centrale».

La réunion s’est achevée vendredi après-midi sans déclaration commune, mais le contraire aurait été étonnant. Pour Dmitri Verkhotourov, expert au Centre d’étude de l’Afghanistan contemporain, la rencontre marque «une nouvelle étape dans la politique afghane. Il s’agit pour Kaboul d’inciter les talibans à suivre l’exemple de Gulbuddin Hekmatyar, qui a signé un accord avec le gouvernement [en 2016]. Il s’agit d’un long processus pour reconstruire la confiance.»

Avant de signer la paix, Gulbuddin Hekmatyar a dirigé pendant plusieurs décennies le parti Hezb-e-Islami, considéré comme une organisation terroriste jusqu’en 2016. Moscou fait ainsi miroiter aux talibans la levée du sceau terroriste. «S’ils donnent des garanties et signent un accord de paix, les talibans [seront autorisés à y prétendre], mais la décision ne pourra être prise qu’au niveau international.» En attendant, les Russes et les talibans sont tombés d’accord sur une chose: ils peuvent ensemble réduire l’importance des Etats-Unis dans la région.

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