Crise en Ukraine

«La Russie rétrograde l’Europe de quarante ans»

Le Conseil de sécurité s’est réuni pour la seconde fois en 48 heures sur l’Ukraine, pour un dialogue de sourds entre Moscou et les capitales occidentales. Pendant ce temps, l’administration Obama suspend toute coopération militaire avec la Russie. Récit, par notre envoyé spécial permanent à New York

A un bout de la table en fer à cheval, l’ambassadeur ukrainien Iouri Sergeyev. A quelques mètres de là, Vitali Tchourkine, l’ambassadeur de la Fédération de Russie. Le premier commence par remercier le Conseil de sécurité des Nations unies de l’avoir invité à s’exprimer. «L’Ukraine compte énormément sur le Conseil de sécurité pour déployer tous les efforts pour garantir la protection de la population, la souveraineté et l’intégrité territoriale du pays», implore-t-il en français. Après s’être exprimé en anglais, il recourt soudain au russe, sa langue, et s’adresse personnellement à «Vitali Ivanovitch», refusant les allégations faites au sujet d’une population russophone qui serait gravement menacée, voire attaquée. «Cela sert de prétexte pour justifier la présence de troupes en Crimée, explique-t-il. De toute façon, seul le parlement (ukrainien) peut décider de la nécessité de recourir à l’armée pour rétablir la sécurité. Nous n’avons d’ailleurs pas besoin de l’aide russe.» Iouri Sergeyev refuse le qualificatif de «coup d’Etat» attribué par Moscou aux événements de la fin février. «C’était une révolution de la dignité», des gens de toutes origines qui ont manifesté contre le chômage sévissant à l’ouest du pays, la pauvreté à l’est, contre le système de corruption dont aurait bénéficié le président Ianoukovitch.

Vitali Tchourkine regarde droit devant lui, sans échanger le moindre regard avec son homologue ukrainien. La réunion publique du Conseil de sécurité ayant été demandée par la Russie, l’ambassadeur russe a brossé un portrait catastrophiste de l’Ukraine. Des bâtiments administratifs et des dépôts d’armes en Crimée seraient pris d’assaut par les ultranationalistes ukrainiens, des slogans antirusses et antisémites seraient proférés dans plusieurs villes du pays. Vitali Tchourkine a des propos très virulents à l’encontre du gouvernement transitoire ukrainien: «C’est un gouvernement de vainqueurs qui veulent utiliser leur victoire pour violer les droits de l’homme.» Et le représentant de Russie d’ajouter: «Dans cette situation créée par les ultranationalistes, la population (russophone) est en danger. Des milices d’autodéfense ont déjà dû se défendre, des provocations envers la flotte russe en mer Noire ont déjà eu lieu.»

Coup de théâtre, Vitali Tchourkine brandit soudain une lettre rédigée par le président ukrainien déchu Viktor Ianoukovitch par laquelle ce dernier aurait demandé à Moscou d’intervenir pour protéger la population. Un fait étonnant qui n’a jamais été mentionné par l’intéressé lors de la conférence de presse qu’il a tenue à Rostov-sur-le-Don, dans le sud de la Russie, le 28 février dernier, au cours de laquelle il estimait que le pouvoir ukrainien était tombé entre les mains de «néo-nazis». Beaucoup soupçonnent Moscou d’avoir fait pression sur la marionnette Ianoukovitch pour répéter la propagande russe. Autre surprise, le diplomate russe appelle aussi à respecter l’accord du 21 février aux termes duquel un gouvernement d’union nationale est établi et Viktor Ianoukovitch est maintenu au pouvoir jusqu’à de nouvelles élections, le 25 mai prochain.

Le dernier argument de l’ambassadeur de Russie fait bondir Iouri Sergeyev qui déclare, en russe: «Nous sommes étonnés que vous fassiez référence à l’accord du 21 février. […] Vous l’aviez refusé par principe.» Dans une atmosphère électrique, Gérard Araud, l’ambassadeur de France, est de loin le plus véhément: «C’est la voix du passé que nous venons d’entendre. J’avais 15 ans en août 1968 lorsque les forces soviétiques sont entrées en Tchécoslovaquie. C’étaient les mêmes justifications, les mêmes documents exhibés, les mêmes allégations que nous avions entendues. Nous avions espéré qu’avec la construction européenne et l’effondrement du communisme, nous sortirions de ces cauchemars.» Le diplomate réfute les soi-disant menaces contre la population russe d’Ukraine. Il fustige la volonté de Moscou d’intégrer dans sa sphère d’influence son voisin ukrainien dans un coup de force qui rappelle «la souveraineté limitée» évoquée à l’époque par Leonid Brejnev en 1968. «En un mot, ajoute Gérard Araud, la Russie rétrograde l’Europe de quarante ans.» Quant à la lettre de Ianoukovitch lue par le diplomate russe, l’ambassadeur Araud est catégorique: «La lettre n’est pas un faux, c’est le président (Ianoukovitch) qui est un imposteur.»

Le diplomate français propose plusieurs mesures pour sortir de la crise: retour des forces russes sur leurs bases de Sébastopol, dissolution des éléments paramilitaires, rétablissement de la loi sur les langues régionales par le parlement ukrainien, réforme de la Constitution et élection présidentielle le 25 mai prochain sous l’égide de l’OSCE. L’ambassadrice du Luxembourg Sylvie Lucas, qui assure la présidence mensuelle du Conseil de sécurité, a elle aussi dramatisé les enjeux: «Nous croyons qu’il est encore possible d’éviter le pire. […] Toute la raison d’être de l’ONU est en jeu.» Les ambassadeurs se suivent pour condamner la violation de l’article 2 de la Charte des Nations unies, de l’Acte final d’Helsinki ou encore du mémorandum de Budapest de 1994 par lequel la Russie, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne s’engagent à «respecter l’indépendance, la souveraineté et les frontières existantes de l’Ukraine».

Les Etats-Unis suspendent leur coopération militaire avec Moscou

L’administration de Barack Obama, pour sa part, a décidé de suspendre toute coopération militaire avec Moscou. Le président américain a déploré que la Russie se soit placée «du mauvais côté de l’Histoire» et a ajouté: «Le message que nous faisons passer aux Russes est que s’ils continuent sur leur trajectoire actuelle, nous examinerons un ensemble de mesures économiques et diplomatiques qui isoleront la Russie.» Peu avant, l’ambassadrice des Etats-Unis auprès de l’ONU Samantha Power a réfuté les menaces «imaginaires» brandies par son homologue russe pour justifier la mobilisation des forces armées russes. Pour Samantha Power, qui a sévèrement condamné la violation de la souveraineté et de l’intégrité territoriale de l’Ukraine, la solution pour sortir de la crise n’est pas compliquée: il faut que les autorités russes engagent immédiatement «le dialogue avec le gouvernement d’Ukraine, qu’elles restaurent la souveraineté (de l’Ukraine) et qu’elles acceptent le déploiement d’observateurs» de l’OSCE. L’actuel gouvernement de Kiev n’est «pas un gouvernement de vainqueurs», a rétorqué Samantha Power.

Empruntée, la Chine est restée très en retrait lors de la réunion de lundi. L’ambassadeur chinois Liu Jieyi s’est contenté de condamner les «actes violents extrêmes» et d’appeler les parties à respecter «le principe de non-ingérence dans les affaires intérieures et de souveraineté territoriale». Alors que Moscou et Pékin ont rarement été aussi proches, une telle déclaration révèle pourtant une relative désolidarisation de la Chine à l’égard de la Russie.

Publicité