Diplomatie

La Russie revient dans le jeu nord-coréen

Vladimir Poutine et Kim Jong-un se rencontrent pour la première fois aujourd’hui à Vladivostok. Moscou espère se tailler une place importante dans un dossier dominé par Pékin et Washington

Kim Jong-un craint les trous d’air, la poussière et surtout les Etats-Unis. D’où son déplacement en train à Vladivostok mercredi, dans l’espoir de trouver du soutien auprès de la Russie. Avant sa sortie du wagon blindé, des valets en uniforme et gants blancs ont été dépêchés pour enlever en vitesse toute poussière susceptible de maculer ses habits noirs. Le nettoyage terminé, le dirigeant nord-coréen a émergé coiffé d’un chapeau noir, foulant un tapis rouge le conduisant à un imposant défilé militaire russe.

Le sommet prévu avec Vladimir Poutine a été agendé ce jeudi. Il s’agit de la première rencontre entre les deux hommes, huit ans après l’arrivée au pouvoir de Kim Jong-un, et un an après l’invitation formelle lancée du côté russe. Moscou et Pyongyang ont en commun d’être alliés de longue date dans leur confrontation avec les Etats-Unis. Et les deux régimes partagent un niveau de personnalisation du pouvoir extrêmement poussé.

Le Kremlin n'a pas beaucoup de cartes en main comparé aux autres acteurs régionaux

Alexander Gabuev, expert de la région Asie-Pacifique au Centre Carnegie de Moscou

Après l’échec des négociations de Hanoï avec Donald Trump sur le désarmement nucléaire, Kim Jong-un entend montrer qu’il a d’autres options que d’être ballotté entre la Chine et les Etats-Unis. Il sait que ses possibilités d’échapper à l’embargo économique international mené par les Etats-Unis sont désormais très limitées.

Pour sa part, Vladimir Poutine va tenter de conforter son image de pivot incontournable dans les affaires internationales. Même là où son économie et sa puissance militaire réelles demeurent moindres par rapport à la Chine et aux Etats-Unis. Considéré comme beaucoup moins influent que Pékin sur place, Moscou veut au moins donner l’impression d’être un acteur pertinent dans la péninsule coréenne.

Ses points forts sont sa présence permanente au Conseil de sécurité, des liens historiques avec les dirigeants nord-coréens et ses capacités militaires dans le segment des missiles offensifs et défensifs. Pour amadouer Pyongyang, Vladimir Poutine pousse à l’allégement des sanctions pour des raisons «humanitaires». Dans les faits, Moscou suit en grande partie la position définie par Pékin consistant à punir Pyongyang pour ses tests nucléaires tout en desserrant la vis dès que ceux-ci cessent.

Entre deux lignes rouges

Selon Alexander Gabuev, expert de la région Asie-Pacifique au Centre Carnegie de Moscou, la Russie manœuvre entre deux lignes rouges. D’un côté, elle ne reconnaîtra pas la Corée du Nord comme une puissance nucléaire vu l’impact d’une telle décision sur la prolifération. De l’autre, elle n’acceptera jamais un régime de sanctions qui pourrait mener à un effondrement du régime, en raison des conséquences imprévisibles d’un tel événement en matière de sécurité.

Deux lignes rouges similaires à celles de Pékin, ce qui explique pourquoi les deux pays travaillent de plus en plus en tandem sur le dossier. Il n’est pas exclu que Vladimir Poutine cherche à servir d’intermédiaire entre Kim Jong-un et Donald Trump. Le rôle de Moscou, si contesté d’habitude par Washington, ne l’a pas été dans le dossier nord-coréen.

Le conseiller diplomatique de Vladimir Poutine Iouri Ouchakov a prévenu que la rencontre entre son patron et Kim Jong-un ne devrait pas accoucher d’un accord d’importance majeure. Les deux chefs d’Etat ne sont même pas supposés publier un communiqué commun. Une prudence logique pour un premier contact personnel avec un Kim Jong-un difficile à cerner. «La Russie ne dispose pas de moyens de pression efficaces sur la Corée du Nord, estime Alexander Gabuev. Elle n’a pas beaucoup de cartes en main comparé aux autres acteurs régionaux concernés par le dossier.»

Livraison clandestine de carburant

Le levier économique ne semble guère pertinent étant donné le ralentissement économique russe, qui limite les capacités d’aides financières. La Russie semble peu désireuse d’encourir davantage de sanctions américaines en violant les sanctions imposées à Pyongyang, même si elle a été surprise en train de fournir clandestinement en mer des carburants à des navires nord-coréens. L’année dernière, les échanges entre les deux pays se sont effondrés de 56% à 34 millions de dollars (tout juste 1% du commerce extérieur nord-coréen), démontrant la vulnérabilité du commerce face aux sanctions internationales.

Si tout se passe bien, Kim Jong-un pourrait repartir avec une promesse russe de développer l’infrastructure reliant les deux pays à travers une courte frontière de 17 kilomètres. Notamment la reconstruction d’un pont enjambant le fleuve Yalu et portant une voie ferrée plus moderne. Selon le quotidien Kommersant, un système de troc entre les deux pays serait également à l’étude pour contourner les sanctions.

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