Nord

La Russie se déploie dans l’Arctique

Vladimir Poutine annonce des efforts financiers, militaires et diplomatiques colossaux pour étendre le contrôle de la Russie sur sa frontière septentrionale. Il voit le réchauffement climatique comme une aubaine pour le développement de la région

Vladimir Poutine a clos jeudi le forum annuel de l’Arctique russe sur une remarque climatosceptique dans la lignée de son camarade Donald Trump. Le président russe a nié la responsabilité de l’homme dans le changement climatique, affirmant que le réchauffement mondial n’était pas provoqué par les émissions de gaz à effet de serre. «Le réchauffement a commencé dans les années 1930», a doctement expliqué Poutine, lors d’un Forum sur l’Arctique à Arkhangelsk, dans le Grand nord russe. «A l’époque, il n’y avait pas encore de tels facteurs anthropologiques comme les émissions, mais le réchauffement avait déjà commencé», à cause, entre autres, «des cycles globaux sur Terre».

Présenter une Russie accommodante

Hormis cette position controversée, Vladimir Poutine s’est employé à présenter une Russie accommodante envers ses voisins de l’Arctique. Le forum de deux jours auquel ont assisté les présidents de l’Islande et de la Finlande était intitulé «Arctique: Territoire de dialogue». Lors de son allocution, le président russe a insisté sur la coopération internationale, y compris avec les États-Unis, et souligné l’importance de la stabilité régionale: «L’Arctique est une zone de dialogue et doit le rester.»

Les autorités russes voient le réchauffement climatique comme une aubaine pour le développement du Grand Nord. La fonte des glaces ouvre progressivement le «passage du nord-est», une route maritime reliant l’Europe et l’Asie à travers l’océan Arctique. Elle a l’avantage d’être beaucoup plus courte – et donc moins chère – que la route passant par le canal de Suez. Très intéressés, les Chinois ont envoyé au Forum arctique d’Arkhangelsk une grosse délégation menée par l’un de leurs vice-premiers ministres, Wang Yang.

Investissements considérables promis par le Kremlin

Les investissements promis par le Kremlin sont considérables: 210 milliards de roubles d’ici 2025 (4 milliards de francs), alors que le pays n’est pas en grande forme économique. Sur toute la côte russe de l’Océan Arctique, la construction de ports, de villes et de terminaux de fret s’intensifie. Neuf points d’ancrage ont été définis entre Mourmansk et Anadyr, dans la Tchoukotka. La région a été durement frappée par l’effondrement de l’Union soviétique, qui fut suivi d’un désinvestissement de Moscou et par l’exode d’une grande partie des habitants. La Russie conserve cependant encore la population la plus importante parmi les pays de la zone arctique: 2,3 millions sur un total de 4 millions.

Les dividendes devraient en grande partie venir des hydrocarbures. Des réserves immenses de gaz et de pétrole se trouvent sous la banquise. Et les autorités continuent de placer davantage d’espoirs dans la manne pétrolière que dans la diversification de l’économie. Le Kremlin pousse ses deux géants d’État Rosneft et Gazprom à se lancer dans l’exploitation de gisement offshore.

Divers projets d’investisseurs privés

Mais Vladimir Poutine compte aussi beaucoup sur les investissements privés. Mercredi, il a félicité l’homme le plus riche de Russie, Leonid Mikhelson, pour «la rapidité» du développement du projet «Yamal LNG» (gaz naturel liquide) dans lequel le groupe français Total détient 20% et deux groupes chinois 29,9%. Quinze gigantesques méthaniers brise-glace (d’un coût total de 5,5 milliards de dollars) sont actuellement construits pour transporter le gaz vers les marchés chinois et européens. Le premier de ces navires a accosté hier au port de Sabetta, où se trouve le gisement gazier exploité par Yamal LNG.

Si Yamal LNG a réussi à boucler son financement, des projets comparables de Rosneft et de Gazprom sont considérablement gênés par un contexte politique difficile, caractérisé par les sanctions internationales contre la Russie. Des sanctions bloquant à la fois les financements étrangers et le transfert de technologies, dont les Russes sont largement dépourvus pour développer du offshore en zone arctique.

Déploiements militaires

D’où l’opération «soft power» déployée par le Kremlin cette semaine. Décidés à séduire leur auditoire, les lieutenants du président russe ont aussi mis en sourdine les revendications du pays. En 2015, le vice-premier ministre Dmitri Rogozine avait provoqué un incident diplomatique en se rendant sans prévenir sur l’île norvégienne de Svalbard, alors qu’il se trouve sur la liste des individus sous sanction internationale. Le même homme avait ensuite suggéré que l’annexion de la Crimée pourrait se reproduire dans l’Arctique. Présent à Arkhangelsk, le vice-premier ministre n’a pas dévié d’un iota de la ligne tracée par le président Poutine.

Cette «puissance douce» n’obère en rien le muscle militaire. Pendant que l’attention internationale était fixée sur le flanc méridional de la Russie (annexion de la Crimée, aide militaire au Donbass, libération de la Syrie), les outils de conquête territoriale se déploient rapidement sur son front septentrional. Un centre de commandement indépendant pour toutes les forces du Nord a été créé. Six bases militaires ont déjà été construites dans l’océan Arctique, avec installation de systèmes antimissile du dernier cri. Et la presse russe s’empare maintenant du thème de l’Alaska, «injustement» vendue aux Américains il y a 150 ans…

Publicité