Criminalité

La Russie touchée à son tour par les attaques dans les écoles

Une série d’agressions à l’arme blanche dans les établissements scolaires russes a fait plus d’une vingtaine de blessés en une semaine. Les autorités dénoncent l’influence des réseaux sociaux, mais les experts pointent l’essor d’une sous-culture ultraviolente issue des prisons sibériennes

La télévision russe n’en parle quasiment pas, mais une série d’attaques à l’arme blanche dans des établissements scolaires la semaine dernière épouvantent les parents d’élèves. Trois agressions à l’arme blanche (dont une à la hache) ont fait une vingtaine de blessés, souvent graves, sans provoquer de morts.

Vendredi 19 décembre, un jeune homme de 15 ans déboule dans l’école n° 5 de Sosnovy Bor (banlieue d’Oulan-Oudé, Sibérie). Dehors, il fait -30° C. L’écolier jette un cocktail Molotov dans une classe d’élèves de deux ans ses cadets, puis frappe à coups de hache au visage et dans le dos les élèves sortant dans le couloir pour échapper à la fumée. Six d’entre eux, ainsi que la professeure de littérature russe sont blessés et hospitalisés. Une fillette de 13 ans perd deux doigts tranchés, une autre se trouve dans le coma. L’agresseur, scolarisé dans cette école, tente de mettre fin à ses jours, mais finit à l’hôpital et devrait survivre. La police interpelle également deux mineurs présumés complices.

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Le 15 janvier, deux garçons armés de couteaux attaquent des écoliers de 11 ans dans l’école n° 127 de Perm (Oural); 15 écoliers sont blessés, dont 12 gravement. Les deux attaquants tentent de se suicider. Le 17 janvier, une rixe éclate dans un collège de Tchéliabinsk (Oural). Un lycéen de 16 ans en blesse un autre dans un combat au couteau dans la cour de récréation.

Influence américaine?

Dès vendredi, une source policière anonyme indique à l’agence Interfax que les enquêteurs cherchent à établir s’il existe un lien entre les trois incidents, «éventuellement par le biais de réseaux sociaux». Les deux garçons de Perm étaient abonnés à un groupe consacré à la tuerie de Columbine (1999 aux Etats-Unis), tandis que celui d’Oulan-Oudé portait le t-shirt du même groupe de rock industriel (KMFDM) que les tueurs de Columbine.

Dans la foulée, des parlementaires ultra-conservateurs s’emparent du sujet. La vice-présidente de la Douma, Irina Iarovaïa, demande un contrôle renforcé des «communications utilisées par les enfants» et prépare une loi interdisant l’accès des moins de 14 ans aux réseaux sociaux. La sénatrice Elena Mizoulina (auteure des lois contre la «propagande homosexuelle») dénonce des «groupes prônant la violence sur les réseaux sociaux». Le représentant plénipotentiaire du président Poutine en Sibérie, Sergueï Meniaïlo, se dit certain que des «organisateurs» tirent les ficelles depuis la Toile.

La professeure d’Oulan-Oudé victime de l’attaque avance une raison plus prosaïque. Elle écrit lundi sur sa page Facebook que l’incident pourrait être dû à une mauvaise note infligée à l’agresseur. En même temps, la description que donne Irina Ramenskaïa de son assaillant est troublante: «Jamais je n’aurais pu imaginer qu’il se comporterait ainsi. C’est un garçon calme et normal.» Une description qui colle avec les témoignages d’autres élèves rapportés par la presse locale.

Système de racket

Une mauvaise note ne peut expliquer la métamorphose soudaine d’un écolier tranquille en personnage de film d’horreur. Plusieurs journaux russes font le rapprochement entre cette vague d’ultra-violence et l’extension de la sous-culture carcérale dans les établissements scolaires provinciaux, plus particulièrement en Sibérie. Baptisée AUE (acronyme pour «code unifié des taulards»), cette sous-culture tend à imposer un code de comportement copié sur les terribles colonies pénitentiaires de Sibérie. Les mineurs y adhérant rackettent les plus jeunes et les plus faibles, et imposent par la violence une hiérarchie parallèle.

L’approche sécuritaire souvent privilégiée par les autorités russes n’a aucune chance de fonctionner dans ce type de violence, souligne le psychologue social Alexeï Rochine. «Le système de protection mis en place après la dramatique prise d’otages de Beslan en 2004 (385 morts, 783 blessés), soit des hauts murs et un service de sécurité obligatoire à l’entrée, ne sert à rien. On s’aperçoit soudain que le principal danger ne vient pas de terroristes imaginaires, mais… des élèves eux-mêmes», déplore le psychologue, qui dénonce une atmosphère carcérale dans les écoles.

Paupérisation de la Sibérie

Le média en ligne Meduza.io, qui a enquêté sur place, cite des témoins affirmant que l’AUE est présent dans l’école où s’est déroulé le drame. Les environs d’Oulan-Oudé comptent de nombreuses prisons et la population se divise grosso modo en deux catégories: les militaires et les anciens prisonniers. Selon Meduza.io, ces derniers recruteraient activement les jeunes désœuvrés. Cette région économiquement déprimée (le salaire moyen est de 10 000-12 000 roubles par mois, soit 170-200 francs) offre des perspectives limitées pour les jeunes. La version de l’influence des réseaux sociaux bute sur l’accès très réduit à Internet: il est trop onéreux pour la plupart des ménages locaux.

Dans une approche plus globale, le journal d’opposition Novaïa Gazeta établit une longue liste d’agressions très graves en milieu scolaire au cours des dernières années, parfois accompagnées de violences sexuelles entre mineurs. «Le culte de l’AUE avait des adeptes à l’école de Sosnovy Bor. Mais il n’existe aucune prévention car il n’existe ni statistique, ni compréhension du problème, ni rien qui puisse résister à l’AUE», écrit le journal, qui pointe la paupérisation de la Sibérie et le sous-financement de l’éducation comme principaux facteurs de violence. Mais proposer des lois restrictives contre des phénomènes imaginaires sur Internet coûte moins cher que d’offrir un service public décent aux Sibériens.

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