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Une affiche vantant le président Poutine à Stavropol, le 5 mars. 
© EDUARD KORNIYENKO

Reportage

En Russie, une campagne présidentielle fantôme

Sotchi, la grande station balnéaire russe choyée par Vladimir Poutine, s’apprête à voter dans un climat d’intimidation de l’opposition

Le sourire de Joconde de Vladimir Poutine s’affiche aux endroits stratégiques de la ville où le président russe passe une bonne partie de son temps. Ces immenses portraits, et quelques sobres affiches appelant, sur fond blanc, les citoyens à se rendre aux urnes, sont les seuls signes tangibles de la campagne présidentielle dans cette station balnéaire russe de 500 000 habitants, mondialement connue pour avoir accueilli les Jeux olympiques d’hiver en 2014.

Lire aussi:  L’abstention, principal ennemi de Poutine

Entre les palmiers, les galets, les casinos et les immenses hôtels pratiquement vides, la pensée unique semble régner. Des noyaux de mécontentement subsistent pourtant. Retranchés dans leur QG sous bonne garde, les activistes d’Alexeï Navalny, candidat exclu du scrutin, organisent la distribution de tracts appelant à boycotter l’élection. Une activité risquée. Le 11 novembre 2017, avant le démarrage officiel de la campagne, le coordinateur local Konstantin Zykov a été roué de coups par un agresseur inconnu.

«Il m’a attaqué par-derrière et je n’ai pas pu voir son visage, car il portait un capuchon, se souvient Zykov, 27 ans. Tout ce que je peux dire, c’est qu’il était costaud.»

Menace policière

La police ayant refusé de se déplacer, l’activiste se rend lui-même au commissariat, où on refuse de prendre sa plainte. Zykov y est bien connu: il a fait 10 jours de prison le mois précédent pour organisation de manifestation non autorisée par la mairie. A cette occasion, trois enquêteurs l’ont longuement interrogé sur ses sources de financement et ses motivations.

«A la fin, ils m’ont menacé, m’ont incité à déguerpir: on ne t’aime pas dans cette ville, m’ont-ils dit. Puis ils m’ont promis que quelqu’un viendrait chez moi violer mon épouse.»

A ses côtés, Olesia Khristosenko, 20 ans, ajoute que des jeunes hommes viennent provoquer physiquement les partisans de Navalny à chaque fois qu’ils participent à un rassemblement ou distribuent des tracts dans la rue. «Nous les connaissons, nous savons qu’ils font partie d’organisations proches du pouvoir», assure-t-elle. Du coup, le local est fermé à clé et équipé de caméras de surveillance reliées à une société de sécurité privée.

Accueil glacial

La tension baisse d’un cran au QG du Parti communiste, première force d’opposition du pays d’après les sondages. L’accès est libre, mais mal indiqué et pas facile à trouver, dans l’arrière-cour d’une barre d’immeubles. Il faut descendre un escalier menant vers une cave poussiéreuse. L’accueil est glacial: «Je ne parle pas aux journalistes par principe. Vous mentez tous», glapit le responsable local de la cellule. «Il faut le comprendre», temporise son adjoint Anatoli Yarochenko, 68 ans, avocat de profession et ancien élu. «Notre candidat [Pavel Groudinine] est la cible de diffamation permanente dans les médias. Ici, le pouvoir contrôle tout, les médias, la justice, la police, et se comporte avec la dernière arrogance. Il est impossible d’empêcher la fraude électorale.»

Il estime que «seul le Parti communiste forme une vraie force d’opposition, avec une organisation, des centaines de membres payant leur cotisation». Pourtant, il reconnaît que l’activisme se réduit à des distributions de tracts et des piquets solitaires (que la police n’a en principe pas le droit d’interdire).

Si vous collez une affiche, elle est immédiatement arrachée par les employés municipaux. Ils ont reçu la consigne de ne laisser que Poutine

Irène Ilnenkova, Yabloko

Informé des violences subies par les activistes de Navalny, Yarochenko les déplore, et avance une explication: «Le pouvoir a davantage peur de Navalny que de nous car le Parti communiste est prévisible. Eux veulent organiser une révolution!» lâche-t-il, avant de pouffer quand on lui rappelle le passé révolutionnaire des communistes russes.

La solitude de Yabloko

Le parti Yabloko, dont la plateforme de centre gauche prône depuis vingt-cinq ans un virage démocratique du pays, ne dispose même pas d’un local. «Nous avons 12 activistes qui font du porte-à-porte le week-end, raconte à voix basse la représentante locale Irène Ilnenkova. Les autorités nous interdisent tout: meetings, piquets, etc. Si vous collez une affiche, elle est immédiatement arrachée par les employés municipaux. Ils ont reçu la consigne de ne laisser que Poutine.»

Elle raconte au Temps avoir été convoquée à la mairie en février par le vice-maire Konstantin Tchebotar. «C’est un ancien du FSB [ex-KGB]. Il voulait tout savoir sur notre stratégie de campagne et m’a mise en garde contre toute activité extrémiste. Il m’a dit qu’ils ne laisseraient pas Grigori Yavlinsky [candidat de Yabloko] venir ici, qu’aucune salle n’accepterait de le recevoir. Je crains des provocations contre lui.» Elle dit qu’on lui a proposé l’équivalent de 50 000 francs pour qu’elle claque la porte de Yabloko en «racontant des horreurs sur le parti. Ce sont leurs méthodes: corruption et intimidation.»

Les représentants des cinq autres candidats d’opposition ont préféré faire complètement l’impasse sur la ville. La «libérale» Ksenia Sobtchak a ouvert un local qui n’a tenu qu’une semaine et est désormais à louer. La permanence de Vladimir Jirinovski (nationaliste) à Sotchi est toujours fermée. Les trois autres (Sergueï Babourine, Boris Titov et Maxime Souraïkine) n’ont rigoureusement aucune présence. L’opposition réelle ou factice, passive ou fantôme, se réduit comme peau de chagrin à chaque scrutin. «Peu à peu, nous glissons vers la clandestinité», reconnaît Ilnenkova.

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