Le 20 février dernier, le haut-commissaire des Nations unies pour les réfugiés, Ruud Lubbers, a démissionné. C'était le dernier acte d'un drame qui avait duré dix mois au cours desquels il avait tenté de se défendre d'une accusation de harcèlement sexuel portée par une employée. La semaine dernière, il a envoyé au secrétaire général, Kofi Annan, sa propre version des événements qui l'ont obligé à se retirer. Nous avons pu consulter le document. Il en ressort une image d'un homme piégé par une machinerie onusienne hors contrôle – ou contrôlée par des forces invisibles; qui n'a nulle part où s'expliquer; aux prises avec des accusations qui ont du succès dans le public mais restent improuvées; le tout dans une ONU déstabilisée que ses membres les plus puissants ne défendent pas – quand ils ne participent pas eux-mêmes, comme les Etats-Unis – à son affaiblissement.

L'affaire entre dans le domaine public le 18 mai 2004 lorsque le New York Times publie un premier article faisant état d'une plainte d'une employée de l'ONU contre le haut-commissaire pour son comportement déplacé. Ruud Lubbers est immédiatement reçu par Kofi Annan qui lui fait part de ses doutes quant à la matérialité de l'accusation. Il demandera à Dileep Nair, le chef de l'inspectorat indépendant de l'ONU, l'OIOS (Office of Internal Oversight Service), de mener une enquête rapide dans la semaine. Interrogé par Dileep Nair après les autres personnes concernées, Ruud Lubbers s'entend dire qu'en effet, les résultats de l'enquête préliminaire seront remis au secrétaire général le 24 mai.

Ce 24 mai cependant, un journal hollandais affirme que quatre autres femmes seraient victimes du harcèlement du haut-commissaire. Ce dernier croit comprendre que le journaliste tient ses informations de Dileep Nair lui-même, ce qui l'incite à demander au secrétaire général d'accélérer l'enquête. Le 25 mai cependant, Kofi Annan l'appelle pour lui annoncer que Dileep Nair a besoin de «quelques jours de plus».

Pendant ce temps, Ruud Lubbers demande au service de sécurité du Haut-Commissariat de rechercher les auteurs des fuites à la presse. Dileep Nair donne des instructions à ce service pour qu'il n'en fasse rien. Le 28 mai, sachant que l'enquête durera et que les rumeurs s'amplifieront, l'accusé se voit obligé, malgré la règle de confidentialité censée protéger la sérénité de l'enquête, de s'adresser au personnel du HCR. Ce message lui est reproché.

Dans le courant de juin 2004, l'OIOS rend son rapport préliminaire, négatif mais ne prouvant pas de faute. Il est examiné par une personnalité extérieure, le haut-commissaire aux minorités nationales, le Hollandais Max van der Stoel. Ruud Lubbers, de son côté, y répond le 21 juin. Munis de tous ces éléments, le secrétaire général clôt l'enquête à la mi-juillet 2004. Il a été convaincu par van der Stoel pour qui «le rapport de l'OIOS manque d'impartialité et d'objectivité. Ses conclusions sont insuffisamment motivées ou pas motivées du tout. Il ne prouve pas qu'il y ait eu abus d'autorité de la part du haut-commissaire, ni que du harcèlement sexuel ait eu lieu.»

Le secrétaire général, affirme Ruud Lubbers, n'a pas clôt l'affaire avec légèreté. Poussé par son entourage à ne pas la classer sans une réprimande, il a cherché un avis extérieur auprès d'un grand juge international (son nom n'est pas mentionné), qui a conclu à l'inutilité d'une réprimande.

L'OIOS ne s'arrête pas pour autant. Des éléments de son rapport continuent de fuir, notamment le reproche selon lequel Ruud Lubbers empêcherait sous la menace d'autres employées de porter plainte. Puis, mi-février 2005, c'est l'entier du rapport qui parvient au journal britannique The Independent. «A ce moment-là, explique Ruud Lubbers, la stratégie consistait à créer suffisamment de ravages dans la presse pour donner l'impression que le haut-commissaire était devenu un personnage «controversé». Ce fut le dernier épisode.» Le 20 février 2005, il envoie sa lettre de démission. Kofi Annan l'accepte, tout en affirmant dans son message du 21 février au personnel du HCR, que «le haut-commissaire n'a pas été trouvé coupable de quelque faute que ce soit. Ma décision d'accepter sa démission ne doit pas être interprétée comme une preuve de culpabilité.»

Ruud Lubbers résume ainsi ses observations sur les agissements de l'OIOS à son égard: l'Office ne lui a pas fait part de la plainte dès le début comme il aurait dû; la confidentialité n'a pas été respectée ni les délais prévus; le contexte de la plainte et ses origines possibles n'ont jamais été examinés; les témoins à décharge ont été discrédités; et aucune information positive sur sa façon de se conduire n'a été entendue. Il se sent donc victime d'accusations qui ne concernent pas la situation particulière d'un homme précis devant une femme précise, mais qui visent plutôt sa conduite en général. On s'en prend à son caractère, non à ses actes, dans le but de nuire à sa réputation faute de pouvoir montrer ce qu'il a concrètement fait de mal.