Le fragile processus de paix au Congo va-t-il s'éteindre à Kanyabayonga? Les soldats mutins qui contrôlent cet important axe routier de l'est de la République démocratique du Congo (RDC) n'ont pas seulement renforcé leur emprise sur la ville, vidée de ses 25 000 habitants et dont ils ont entamé le pillage, ils ont affirmé avoir repoussé l'armée gouvernementale à 25 km au nord de la ville.

C'est en vain que les hommes de l'armée régulière, arrivés de Beni, ont essayé de reprendre la ville sans jamais y parvenir. Des témoins locaux ont souligné la faiblesse des forces gouvernementales, qu'il s'agisse de l'équipement ou de l'organisation: les soldats, peu ou pas payés, souffrent de la faim; des commandants locaux, à Kisangani, à Bukavu, qui auraient pu appuyer l'opération, n'y ont pas été associés.

Troupes hétéroclites

De telles faiblesses s'expliquent par les contraintes qui pèsent sur l'armée congolaise: désignés en vertu des accords de Sun City, ce sont des officiers issus des ex-rebelles du RCD-Goma, proche de Kigali, qui occupent les postes de commande. Ainsi, par exemple, le responsable de la logistique est le général Malik, qui, avant de rejoindre le RCD, combattait depuis 1990 dans les rangs du Front patriotique rwandais. Kinshasa a cependant rappelé et muté au Kasaï le général Obeid Rwibasira qui, depuis Goma, commandait la 8e région militaire et l'a remplacé par le général Amisi. Relevant lui aussi du RCD-Goma qui l'avait fait nommer à Mbuji Maï, il s'est rendu tristement célèbre par les massacres de Kisangani.

Dirigée par des officiers qui ont fait leurs classes au Rwanda ou qui ont été «promus sur le tas» après quelques faits d'armes et beaucoup d'exactions, composée de troupes hétéroclites qui n'ont pas encore été brassées et réellement unifiées, soupçonnée d'abriter dans ses rangs des miliciens hutus «génocidaires», il est douteux que l'armée congolaise puisse renverser la situation à son avantage. Le Nord-Kivu, où les populations rwandophones sont nombreuses et organisées, demeurera probablement, plus que jamais, dans la zone d'influence de Kigali.

A défaut de succès militaire, la seule issue de Kinshasa est diplomatique: il a été décidé d'envoyer au Nord-Kivu une délégation dirigée par Mgr Marini, président du Sénat, afin de tenter de donner satisfaction aux revendications de la communauté d'expression rwandaise. Par ailleurs, c'est en vain que Kinshasa dénonce l'implication d'éléments rwandais infiltrés. Comme ces hommes portent le même uniforme et parlent la même langue que les rebelles, la Mission des Nations unies au Congo (Monuc) s'avère incapable de les reconnaître, et se limite à évoquer une «mutinerie» d'origine locale. Quant à la diplomatie belge, elle s'abstient jusqu'à présent de toute initiative ou prise de position, arguant de la «confusion» qui règne sur le terrain.

A Strasbourg, les parlementaires européens ont exprimé leur inquiétude devant la dégradation de la situation. Ils se sont aussi indignés des abus sexuels commis par les soldats de la Monuc. Selon un rapport confidentiel publié par le Washington Post, des Casques bleus de la Monuc ont menacé du personnel de l'ONU et tenté d'entraver l'enquête sur les allégations d'abus sexuels, essayant de corrompre ou de menacer des témoins!

Les événements du Nord-Kivu risquent de plomber plus encore la transition, car il est douteux que des élections libres puissent se dérouler dans une province plongée dans l'instabilité, et où les populations autochtones, par dizaines de milliers, ont déjà pris la fuite pour échapper aux affrontements et aux pillages.

Les observateurs redoutent également une extension de la guerre dans le Sud-Kivu et relèvent avec inquiétude l'incident qui s'est produit mercredi matin à l'aube, lorsqu'à bord de trois pirogues venues de la rive rwandaise de la rivière Ruzizi, des hommes se sont dirigés vers la résidence du représentant local de la Monuc et ont répondu aux tirs de sommation qui leur étaient adressés par des Casques bleus pakistanais.