RWANDA

Rwanda. La mission Quilès blanchit la France de toute implication dans le génocide

L'ancien ministre socialiste français a présenté mardi son rapport qui indique que la France n'est nullement impliquée dans le déchaînement de violence du printemps 1994L'enquête parlementaire critique toutefois sévèrement une série d'imprévoyances et d'erreurs de jugement commises dans un pays que Paris connaissait mal à l'époque des faits

«La France n'est nullement impliquée» dans le génocide des Tutsis au Rwanda. Neuf mois après la mise en place d'une «mission d'information» sur les opérations militaires françaises dans ce petit pays de la région des Grands Lacs, après avoir effectué plus de cent heures d'audition (dont les ex-premiers ministres Rocard, Balladur et Juppé), consulté des milliers et des milliers de pages de documents, dont les 3500 déclassifiés pour l'occasion, et envoyé des missions à New York, en Belgique et au Rwanda, Paul Quilès, président de la mission, parle. Au cours d'une conférence de presse, il a présenté mardi soir le lourd rapport – six volumes dont cinq d'annexes et d'auditions! – qui blanchit sans la moindre équivoque la France de toute complicité dans le déchaînement de violence au Rwanda.

Intéressante autocritique

En soi le texte est une mine: même s'il ne dit pas – vu le faible recul que nous laisse le temps – tout ce qui a pu se produire dans ces années de violence torrentielle, la minutie du travail des experts et des rapporteurs offrira, dès ce mercredi sur Internet (http://www.assemblee nationale.fr/2/2rwanda. html), la masse imposante de leurs travaux d'investigation. Mais l'effort de recherche, auquel les membres UDF et RPR de la mission rendent hommage tout en se distançant de certaines conclusions, débouche tout de même sur une intéressante autocritique française.

Ainsi, il désigne clairement les coupables: c'est le fruit de l'extrémisme, sur fond de misère, de guerre et de compétition pour les terres. Mais ce crime majeur est aussi dû au soutien de nombreux responsables politiques rwandais. Second coupable: la communauté des nations, par «sa passivité et son inertie» et la faiblesse insigne du secrétariat général de l'ONU. Mais, dans le même temps, le rapport ne se dérobe pas à une mise en cause de la manière dont la France a conduit sa propre politique dans la région. Car si «le régime et l'Etat rwandais portent une lourde responsabilité», ce même Etat a bénéficié de l'appui de la France au cours de la guerre (1990-1993) entre gouvernement hutu et forces tutsies du Front patriotique rwandais (FPR). Expliquant avec finesse la complexité de la position française – «La France a choisi de soutenir l'armée rwandaise, tout en faisant pression sur le régime d'une part pour qu'il permette à l'opposition intérieure de s'organiser, de s'exprimer, puis de participer au gouvernement» – le document montre que cette ligne débouche tout de même sur les Accords de paix d'Arusha. Dans le même temps, il indique que l'aide militaire aux forces gouvernementales est allé «jusqu'aux limites de l'engagement direct». Et fut si importante qu'elle empêcha, par la suite, la France de remplir efficacement son rôle de médiation.

Autre tache à son action: vu le choix opéré – soutenir, comme un moindre mal, le régime Habyarimana – «la diplomatie française a réagi mollement devant des violations graves et répétées des droits de l'homme», elle n'a pas porté «un regard suffisamment critique» sur la dérive raciste du régime. Bref, «elle s'est trouvée piégée par sa propre stratégie».

Cette même ambiguïté, le rapport la décèle dans les diverses opérations militaires où la France a été engagée «trop longuement» dans un dialogue soutenu avec «un gouvernement criminel». De ce seul fait, elle n'a pas pu recevoir du Conseil de sécurité un mandat d'interposition, seul susceptible de mettre fin aux massacres. Mais Paul Quilès met les points sur les «i» à propos de deux moments incandescents: son enquête minutieuse, affirme-t-il, conduit, pour ce qui touche l'attentat commis contre le président Habyarimana, à deux pistes: celles des extrémistes hutus et celle du FPR. D'autre part, il apparaît, contrairement à ce qui a été beaucoup dit et écrit, que l'armée française n'a nullement facilité l'exfiltration (évasion) de dirigeants hutus lors de l'opération «Turquoise».

Enfin le rapport met le doigt sur de réels dysfonctionnements de l'appareil d'Etat. A commencer par la variété infinie des intervenants sur le terrain: la présidence Mitterrand, le Quai d'Orsay, la Coopération, la Défense, les services secrets… Autre erreur: la France, notent les rapporteurs, a comme oublié que le monde était sorti de l'affrontement des blocs. En ce sens, ses actions ne jouissent plus du même appui que par le passé, surtout de la part des Etats-Unis. Enfin, «nous n'avons pas su tenir suffisamment compte des spécificités d'un pays que nous connaissions mal». «Malgré son appartenance à la francophonie, il nous est beaucoup plus étranger que nous le soupçonnions». On ne saurait être plus clair.

Publicité