Afrique

Le Rwanda des nouveaux entrepreneurs

En dix ans, le pays des mille collines s’est modernisé de façon spectaculaire. L’accès de plus en plus étendu à Internet et l’adoption de téléphones portables par la population ont permis l’émergence de nouveaux entrepreneurs. Reportage

Tranquillement assis dans son bureau situé dans la zone piétonne de Kigali, Henri Nyakarundi pianote sur son ordinateur. En cette période d’élection, les rues sont calmes. Devant son bureau se trouve son bébé, le kiosque portable d’ARED (African Renewable Energy Distributor). Ayant grandi au Burundi et étudié aux Etats-Unis, le trentenaire est l’un des nombreux membres de la diaspora à participer au renouveau économique de son pays depuis 2008.

«Je voulais travailler dans le domaine de l’énergie. Mais le marché des panneaux solaires était trop compétitif et demandait trop de moyens. Du coup, j’ai décidé de m’occuper des gens qui ont des bas revenus parce que personne ne s’intéresse à eux.» Depuis 2013, il propose un kiosque portable qui permet de recharger les téléphones. Pouvant prendre en charge jusqu’à 80 téléphones à la fois, il fonctionne à l’énergie solaire. «J’ai eu l’idée en me baladant dans un aéroport. Je me suis dit que ce serait super de l’avoir dans la rue», raconte-t-il simplement.

80% de la population équipée d’un portable

L’entrepreneur a bénéficié de la foudroyante accélération de l’accès aux téléphones portables de la population: il possède aujourd’hui trente-cinq kiosques dans six districts du pays. A Kigali, la capitale, près de 80% de la population en possède un. Le Rwanda est aussi le pays où l’accès à Internet a le plus augmenté sur les dix dernières années: 12% des habitants sont connectés. A titre d’exemple, ils n’étaient que 5000 à pouvoir en profiter dans les années 2000, soit 0,1% de la population.

Des services multiples

Avec l’évolution des besoins, les possibilités offertes par les kiosques d’Henri Nyakarundi se sont accrues: ils permettent aux 86% de non-connectés d’accéder à Internet. Mais plus encore: les utilisateurs peuvent y payer leurs factures ou encore obtenir des documents officiels comme leur certificat de naissance.

Une forte compétition

Pour l’entrepreneur, l’arrivée des paiements par téléphone mobile a changé les règles du jeu. «Cela permet aux gens les plus pauvres de tout faire à travers le pays. Ils n’ont plus besoin des banques.» Résolument social, son projet permet à des jeunes en difficulté d’avoir un revenu en gérant le kiosque. Si le gouvernement rwandais a décidé de favoriser les nouvelles entreprises, Henri explique que cela reste un combat: «La compétition est très forte, les taxes sont élevées et, malgré notre rôle social, le gouvernement ne nous fait pas de cadeaux.»

Un environnement foisonnant

Selon lui, la technologie prend toujours plus de place au Rwanda. Il en veut pour preuve les investissements consentis pour développer un convention center devisé à 800 millions de dollars. «Avant, nous devions toujours voyager pour les conférences technologiques. Aujourd’hui, c’est elles qui viennent à nous.» Les accélérateurs de start-up bourgeonnent et la construction d’un village de l’innovation est en préparatifs. Le problème reste selon lui le manque d’investissements. «Pour mon projet, je n’ai pas obtenu un centime qui venait d’Afrique», déplore-t-il. Parmi ses investisseurs étrangers se trouve par ailleurs la fondation zurichoise SEIF, qui lui a donné le Prix de l’entrepreneur social de l’année 2014.

Pour l’ancien étudiant aux Etats-Unis, la mise en route de l’université technique est un facteur important dans le développement rwandais: «Vous devriez aller au K-Lab, tous les jeunes entrepreneurs du pays y sont», nous lance-t-il.

Le K-LAB, un nid à start-up

Logé à la même enseigne que l’Université Carnegie-Mellon, organisation soutenue par le gouvernement, le K-Lab est un espace de coworking. Bénéficiant d’une superbe vue sur la ville de Kigali, le centre est ouvert 24 heures sur 24 et permet aux jeunes d’accéder à Internet à bas prix en permanence. C’est là, entre plusieurs bureaux inoccupés durant le week-end, que nous rencontrons Maurice, un jeune entrepreneur vêtu d’un t-shirt jaune fluo. Avec l’un de ses amis, il travaille à mettre en ligne un site internet qui permettra de s’entraîner aux examens. Baptisé National Examination Gateway, le site sera prêt pour la fin de l’année.

Comme les autres jeunes qui fréquentent l’endroit, Maurice vient principalement pour la stimulation intellectuelle provoquée par les rencontres faites sur place. Sur la droite du K-Lab se trouve le premier FabLab du Rwanda. Derrière une imprimante 3D, plusieurs ateliers permettent de produire des pièces grandeur nature, à l’instar de ce drone qui permet d’irriguer les champs et traîne négligemment dans un coin.

Tabler sur la protection routière

SafeMotos, l’une des start-up les plus prometteuses du pays, a été poussée elle aussi par cette volonté de faire la différence. Ses deux jeunes fondateurs, Clive et Nash, l’ont montée en 2015. Ce projet part d’un constat simple: après le sida, les accidents de la route sont la deuxième cause de mortalité en Afrique. A Kigali, 80% des accidents concernent des motos. Maîtrisant les codes du marketing à l’américaine, la jeune entreprise a produit des panneaux publicitaires citant le chef de l’état, Paul Kagame, validant leur projet. Localisés dans une petite maison dans la banlieue de la capitale rwandaise, les bureaux accueillent une dizaine d’employés.

C’est là que nous rencontrons Eric, le responsable du marketing. «Notre système fonctionne parfaitement jusqu’ici. Nous avons 200 chauffeurs et, sur l’ensemble des parcours que nous avons surveillés, ils n’ont commis aucun accident dont ils étaient responsables», se félicite-t-il. Des drapeaux munis d’une grenouille verte, le logo de SafeMotos, permettent jour et nuit de repérer les conducteurs attitrés. Fonctionnant comme Uber, la start-up se distingue par sa surveillance de l’itinéraire des voitures. «Dès que la note de conduite des pilotes descend au-dessous de 85%, ils sont automatiquement envoyés à nouveau en formation et retirés du circuit.»

Ambitieux, les fondateurs étudient déjà la possibilité de s’implanter dans les pays voisins, comme le Kenya ou l’Ouganda. Souriant, Eric enfile son t-shirt SafeMotos pour la séance photo. Redevenant sérieux, il reprend: «Nous ne nous arrêterons pas là. Notre but est de conquérir l’ensemble de l’Afrique.»

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