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Archive. Une photo de l’AFP en 1994 montre l’arrivée de soldats français de l’opération «Turquoise» dans un village hutu à Murutu.
© PASCAL GUYOT, AFP

International

Rwanda-France, l’insupportable et explosif silence

Guillaume Ancel était capitaine lors de l’opération «Turquoise» déclenchée par la France au Rwanda après le génocide qui débuta le 7 avril 1994. Dans un livre, il dénonce «l’omerta» de l’armée française

Impossible de nier l’évidence: aujourd’hui cadre dans le secteur privé, prompt à évoquer les grèves de la SNCF et les blocages sociaux en France, Guillaume Ancel a laissé une partie de lui-même loin de ce quartier parisien de la Sorbonne où il réside. Son dernier livre, Rwanda, la fin du silence (Ed. Belles Lettres), est comme un lourd boulet que sa mémoire est condamnée à charrier.

Juin 1994. Le génocide des Tutsis du Rwanda, entamé le 7 avril au lendemain de l’attentat fatal contre l’avion du président Juvénal Habyarimana, inonde la communauté internationale du sang de centaines de milliers de victimes. Ancel est capitaine, spécialisé dans le guidage au sol des frappes aériennes, dans un régiment rattaché à la Légion étrangère. Il reçoit, à la base militaire de Valbonne, non loin de la Suisse, son ordre de départ pour ce «pays des mille collines», dont il ne connaît rien. La suite sera l’opération «Turquoise», officiellement déclenchée par l’armée française pour instaurer un sanctuaire humanitaire en pleine folie génocidaire. Le début surtout, pour cet officier persuadé de s’interposer pour mettre fin aux tueries ethniques, d’un insupportable silence au nom d’une incompréhensible raison d’Etat…

«Il nous manque la trame»

«Il faut redire, 24 ans après le génocide, que nous étions prêts à nous battre pour faire cesser ces massacres. Tous mes légionnaires le voulaient, au péril de leur vie», raconte-t-il au Temps, parsemant çà et là ses réponses de souvenirs personnels, de noms de généraux déployés alors au Rwanda, d’extraits de réponses laconiques faites, depuis, par le Ministère français de la défense. «Turquoise», l’opération si décriée car elle permit aussi à des milliers de génocidaires hutus de s’enfuir au Congo voisin avec la complicité parfois active de la France, s’est révélée être un piège pour tous ces militaires: «Il nous manque la trame. Ce qui nous permettrait enfin de comprendre, de relier entre eux tous ces points obscurs, tous ces ordres ambigus», poursuit l’ex-officier, qui quitta l’armée avec le grade de lieutenant-colonel. Son livre est en ce sens un plaidoyer pour tous ceux, galonnés ou non, qui continuent de souffrir en se taisant: «Nous avons dû, comme militaires, affronter l’opprobre et les accusations à notre retour. Des journalistes, ont vu en nous les protecteurs des génocidaires hutus. Mais la réalité sur le terrain n’était pas celle-là. On nous a plongés dans un chaos dont les fils remontaient jusqu’à Paris, jusqu’à l’Elysée. Les démêler est un devoir.»

De nombreux écrits et enquêtes ont été publiés sur ces sombres mois du printemps 1994, alors que François Mitterrand, rongé par son cancer (il décédera le 8 janvier 1996), cohabitait avec le gouvernement de droite dirigé par Edouard Balladur. Quelle fut la part de la passivité des uns, de l’aveuglement des autres, des funestes liens entre responsables militaires français et membres de l’état-major des Forces armées rwandaises, bastion des extrémistes hutus? Guillaume Ancel n’est pas journaliste. Ses questions sont posées à travers ce qu’il vécut sur place, y compris lorsqu’il accepta d’assister un ancien officier suisse, venu de sa propre initiative porter secours à une famille tutsie. Fait accablant: la chaîne de commandement de l’opération «Turquoise» est sans cesse vrillée par les consignes venues «d’en haut». Les forces spéciales françaises opèrent dans le dos des unités régulières, dont la compagnie de légionnaires du capitaine Ancel. Au bout des ordres et des contre-ordres: des victimes tutsies parfois abandonnées et des tueurs hutus en fuite…

«Un récit pour que le silence ne devienne pas une amnésie»

1994-2018: pourquoi l’insupportable silence n’est-il davantage brisé? Pourquoi les documents d’archives déclassifiés en partie en 2015 n’ont-ils pas permis de faire toute la lumière, alors que des juges enquêtent toujours sur les éventuelles «complicités de génocide» françaises? «Un militaire n’est pas formé pour être justicier. On n’évalue pas les ordres. On les exécute», complète Guillaume Ancel, qui s’est personnellement confronté sur ce sujet avec Hubert Védrine, l’ancien ministre alors secrétaire général de l’Elysée. Douloureux souvenir. L’ex-chef de la diplomatie française, aujourd’hui avocat et commentateur géopolitique, s'est défendu dans la polémique suscitées par ses initiales, retrouvées sur une note portant sur des livraisons d’armes pendant le génocide. Ancel garde aussi, comme une blessure, les réponses de Paul Quilès, l’ancien ministre socialiste de la Défense qui présida la commission parlementaire française sur le Rwanda.

«Un récit pour que le silence ne devienne pas une amnésie»: telle est la formule que l’ex-capitaine écrit souvent en dédicace. Parce que son refus d’évacuer ses souvenirs n’est pas une rébellion. Encore moins une sédition. Impossible pour lui, de ne pas remettre sur le tapis la question controversée des responsabilités dans l’attentat contre l’avion présidentiel qui déclencha le pire. Vingt trois ans après, la bataille fait toujours rage entre ceux qui, comme l'ex juge français Bruguière croient à la culpabilité du FPR de l'actuel président rwandais Paul Kagame et ceux qui, comme Ancel, visent les extrémistes hutus. L'ancien officier raconte ce qu’est le tir d’un missile, recompte les mètres dans l’enceinte du camp militaire d’où fut probablement tiré celui qui abattit l’appareil, sans doute manié selon lui par des mercenaires. «L’armée française a un devoir vis-à-vis de nous tous, ces soldats que l’on a confrontés à l’horreur absolue. Les capitaines, comme je l’étais, sont ceux qui font les guerres aux côtés de leurs hommes. Ils ne se protègent pas derrière un état-major, derrière des piles de télégrammes. Le génocide rwandais et ses terribles secrets sont un autre missile, qui n’en finit pas d’exploser en nous.»

A lire: «Rwanda, la fin du silence» (Ed. Belles Lettres)


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