C'est la femme la plus suivie en Allemagne. Chaque dimanche soir, depuis huit ans, quatre à cinq millions d'Allemands sont fidèles à son rendez-vous de 21h45 sur la première chaîne de télévision, ARD, pour le talk-show politique le plus prisé du pays et qui porte simplement son nom: Sabine Christiansen. Un plébiscite permanent. Autour de cette élégante femme blonde de 48 ans, au maintien très maîtrisé et toujours assez distante, on retrouve régulièrement quelques-unes des prééminences politiques, économiques ou médiatiques de la République fédérale.

Des leaders de partis, comme Matthias Platzeck (SPD) ou Guido Westerwelle (FDP), Claudia Roth (Verts), des ministres, des chefs syndicalistes ou de grands patrons sont des habitués de la grosse boule bleue, le studio de l'émission, installée au cœur de Berlin face à la Gedächtniskirche, l'église du Souvenir. Les plus hauts «Prominente», Angela Merkel, Gerhard Schröder, Joschka Fischer, Günter Grass s'y font plus rares, mais on y a vu Bill Gates, Condoleezza Rice, Colin Powell ou Tony Blair.

Emissions en anglais

Et désormais Sabine Christiansen s'exporte sur toute la planète. Elle vient de signer une série de douze émissions en anglais, langue qu'elle maîtrise parfaitement, pour la chaîne CNBC. «Un dialogue de haut niveau avec les leaders mondiaux de la politique et des affaires», annonçait la chaîne. La première émission a d'ailleurs été diffusée depuis le Forum de Davos avec le secrétaire d'Etat à la Défense Donald Rumsfeld comme invité.

«Madame Merkel»

Hôtesse de l'air chez Lufthansa durant sept ans, stagiaire journaliste à la télévision régionale du nord NDR, puis présentatrice des «Tagesthemen», l'émission très suivie d'actualité de fin de soirée, le parcours de cette fille du Schleswig-Holstein, à la frontière danoise, n'est pas banal. Agacé par ses questions, le ministre-président de Bavière, Edmund Stoiber, lui a donné un soir du «Madame Merkel». Ce lapsus en dit long sur le pouvoir que lui attribuent les Allemands, mais aussi sur la proximité entre les deux femmes.

Ce succès agace ses confrères journalistes, qui lui reprochent son manque de curiosité. Car il est vrai que si Sabine Christiansen prépare ses émissions avec une extrême minutie et un grand professionnalisme, il y a parfois un sentiment de frustration. De peur que le débat devienne trop vite confus - parce qu'elle craint qu'il ne lui échappe, disent les persifleurs - elle coupe court à toute discussion un peu vive qui pourrait tourner à la polémique. Et tâche à chaque fois de ramener les débatteurs dans le canevas qu'elle s'est préparé.

Un devoir citoyen

Dès lors, les politologues se plaignent de cette «république des palabres» qui n'amène rien. Mais le public aime cette émission bien structurée dont la grande qualité est de «savoir susciter l'intérêt des téléspectateurs pour les thèmes politiques», selon un récent sondage. Si, comme ironisait le magazine Stern, suivre Sabine Christiansen est devenu «un devoir de citoyen», figurer sur le plateau en compagnie de quatre à cinq autres invités est une consécration pour une femme ou un homme politique. Un passage incontournable.

L'ancien concurrent d'Angela Merkel au sein de la CDU, Friedrich Merz, avait dit un jour que «Sabine Christiansen», l'émission, déterminait l'agenda politique de l'Allemagne. C'est bien sûr exagéré. Le rendez-vous du dimanche soir est évidemment souvent commenté à la pause de midi, le lundi, entre collègues de bureau ou le soir au rendez-vous de la Kneipe, du bistrot. Mais le thème de l'émission est rarement une surprise. L'équipe qui entoure Sabine Christiansen le choisit certes avec soin, en lui donnant un angle d'attaque assez polémique: les trop hauts salaires freinent-ils la croissance, par exemple. Mais le thème s'impose généralement de lui-même, même s'il n'est pas au menu des députés.

Coalition de dominateurs

Ainsi, a-t-on eu droit depuis deux ans à une avalanche d'émissions autour de «la chute de la maison Allemagne». Avec les mêmes patrons, syndicalistes et ministres dans le jeu des chaises musicales, autour des mêmes recettes: être plus compétitif, baisser les coûts salariaux. Peu à peu l'idée de la nécessité des réformes s'est installée dans les têtes, là est le pouvoir de ce talk-show. Dans un essai qui lui a valu un beau succès, «Mes dimanches avec Sabine Christiansen», l'auteur Walter van Rossum s'en prenait, assez drôlement, moins à Sabine Christiansen elle-même qu'au système de pensée de ses invités: «Il ne s'agit pas d'un débat sérieux sur des principes disputés et controversés, mais d'une grande coalition de gens qui pensent dominer le système à travers la répétition sans interruption de vérités comme: «notre» économie va mieux quand «l'économie» va mieux et quand l'économie va mieux, nous aussi nous allons mieux. Parce que quand l'économie va mal, nous devons réduire les coûts salariaux et sociaux, les impôts doivent baisser et le temps de travail doit augmenter».

Mais Sabine Christiansen, qui dirige sa propre société de production, sait que pendant les deux prochaines années de son contrat avec ARD, la presse du lundi continuera à commenter «son» émission de la veille.