ONU

Sabrina Dallafior: «On ne peut exclure un accident nucléaire»

Une bonne centaine de pays sont réunis depuis lundi à New York pour négocier un traité d’interdiction des armes nucléaires. Interview de la diplomate chargée d’y représenter la Suisse, l’ambassadrice Sabrina Dallafior

En avril 2009, le président américain Barack Obama avait marqué les esprits en parlant à Prague de la nécessité de dénucléariser le monde. Son discours avait contribué à ce qu’il se voie décerner, la même année, le Prix Nobel de la paix. Le démocrate avait réitéré son message en visitant le site d’Hiroshima au Japon à la fin de mai 2016. Or, brouillant son message, il avait laissé le Pentagone annoncer la modernisation de l’arsenal nucléaire américain pour un montant de 1000 milliards de dollars sur trente ans.

Une centaine de pays réunis

C’est pour transmettre un message sans ambiguïté qu’une bonne centaine de pays sont réunis depuis lundi à New York pour négocier un traité d’interdiction des armes nucléaires. La conférence suit un vote de l’Assemblée générale par lequel 123 Etats membres ont voté une résolution en faveur de l’élaboration d’un tel traité. Trente-huit y étaient opposés et 16 s’étaient abstenus. Lundi, la représentante américaine au Conseil de sécurité Nikki Haley, flanquée des ambassadeurs d’une vingtaine d’autres pays, a expliqué le boycott des Etats-Unis: «En tant que mère et que fille, il n’y a rien que je souhaite davantage pour ma famille qu’un monde sans armes nucléaires. Mais nous devons être réalistes.»

Représentante permanente de la Suisse auprès de la Conférence du désarmement à Genève, l’ambassadrice Sabrina Dallafior est à New York jusqu’à ce vendredi. Elle décrypte les enjeux de cette conférence convoquée à la suite d’une résolution adoptée en décembre dernier par l’Assemblée générale des Nations unies.

Le Temps: La conférence, qui vise à négocier un traité d’interdiction des armes nucléaires, a commencé sans la participation des cinq membres permanents de l’ONU détenteurs de l’arme atomique et une vingtaine de leurs alliés. Est-ce une conférence déjà vouée à l’échec?

Sabrina Dallafior: Les négociations proprement dites sur un traité d’interdiction des armes nucléaires commenceront réellement en juin-juillet. A New York, on a commencé par faire un état des lieux, par se demander en quoi la prohibition de telles armes consisterait. Chaque pays a fait connaître sa position. Le fait que les pays dotés de l’arme nucléaire et ceux bénéficiant du parapluie nucléaire n’y participent pas n’est pas une surprise.

– La Suisse s’est abstenue lors du vote de la résolution onusienne. Quelle est sa position?

– Pour la Suisse, notre participation à la conférence de New York va de soi. Il est question d’une négociation mandatée par l’Assemblée générale de l’ONU. Nous y participons donc activement. Nous avons d’ailleurs toujours relevé qu’en analogie aux armes biologiques et chimiques qui font l’objet de traités d’interdiction, il y a une lacune juridique sur le plan des normes internationales. Les armes nucléaires ne sont pas prohibées. Nous nous engageons pour un monde sans armes nucléaires.

Dans le cadre de ces négociations, nous disons aussi qu’un tel traité doit reposer sur des interdictions clés et ciblées. En revanche, il ne doit pas interdire l’usage pacifique de l’énergie nucléaire, ni le commerce ou la coopération dans les domaines scientifique, sécuritaire et militaire.

– La Suisse affirme qu’elle est pour le désarmement nucléaire, mais qu’elle diverge sur la manière d’y parvenir. Sur la méthode, elle est finalement sur la même longueur d’onde que les puissances atomiques…

– Non. Mais nous partageons un certain scepticisme. Et ce n’est pas en contradiction avec notre participation à la conférence de New York. Pourquoi? Parce qu’il s’agit avant tout de négocier une nouvelle norme dans le droit international qui remette en question la légitimité des armes nucléaires. Le traité dont il sera question ne sera pas un traité sur l’élimination des armes nucléaires à proprement parler.

– A quoi servira alors un tel traité?

– Il ne devrait pas être conçu pour éliminer les armes nucléaires en tant que telles vu que les puissances atomiques ne sont pas là. Mais nous espérons qu’il relance le désarmement nucléaire. Il devra compléter et renforcer le traité de non-prolifération nucléaire (TNP).

– Les puissances nucléaires estiment qu’il ne faut pas d’emblée interdire, mais agir par petits pas. Or, depuis des années, elles ne font rien pour respecter leur obligation de procéder à un désarmement conformément à l’article VI du TNP…

– Pour la Suisse, le TNP reste la pierre angulaire du désarmement nucléaire. Pour nous, le traité d’interdiction qui sera négocié doit renforcer et faciliter la mise en œuvre du TNP.

– Ces mêmes puissances nucléaires sont d’avis que les négociations en vue d’un traité vont diviser la communauté internationale.

– La Suisse juge important d’être présente et d’influencer les négociations afin que le traité contienne des clauses qui renforcent le TNP.

– Comment évaluez-vous le risque de conflit nucléaire?

– Du moment que des armes nucléaires existent, on ne peut exclure un accident. On a déjà vécu par le passé des phases risquées. C’est la raison pour laquelle la Suisse plaide pour que le niveau d’alerte des armes nucléaires soit abaissé tout en continuant de défendre la vision d’un monde sans arme atomique.

- Dans une déclaration lundi, le vice-représentant permanent de la France auprès de l’ONU à New York, Alexis Lamek, a déclaré que la dissuasion nucléaire restait la pierre angulaire du système. Ne faut-il pas s’en inquiéter?

– La doctrine militaire française repose sur les armes nucléaires. Idem pour les autres membres permanents du Conseil de sécurité. Il n’y a donc rien de surprenant à cela.

– Les puissances nucléaires promettent de vouloir désarmer, mais, dans le même temps, Américains, Russes et Britanniques modernisent leurs arsenaux. Une attitude hypocrite?

– Je ne dirais pas hypocrite. Mais il est vrai que les avancées en termes de désarmement au titre de l’article VI du TNP sont en deçà des attentes de nombreux Etats. C’est pour cela que ce processus de négociation d’un traité d’interdiction a vu le jour.

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