«Et c'est toute la différence dans cette élection. Ils sont pour les puissants, et nous sommes pour le peuple.» Populiste à souhait, le vice-président Al Gore aura surpris son monde jeudi à Los Angeles devant la Convention démocrate par un discours flattant la gauche du parti, celle qu'il doit encore convaincre qu'il est bien leur homme, syndicats en tête. Se présentant en champion de la cause des petites gens et des familles travailleuses, il a égréné un chapelet de mesures sociales qu'il entend mettre en œuvre s'il est élu. Et de promettre au corps enseignant et aux parents d'augmenter le budget de l'instruction publique pour construire de nouvelles écoles, améliorer la formation des enseignants et créer un réseau public de classes maternelles. Et d'assurer aux personnes âgées de s'opposer à la privatisation des caisses de pension. Al Gore a aussi dit vouloir élargir «pas à pas» la couverture médicale à tous les citoyens, ce vieux cheval de bataille de l'aile gauche du parti, en promettant des assurances médicales pour tous les enfants d'ici à 2004.

La foule est comblée. «Go Al Go», hurle-t-elle après chaque proposition. Aux minorités, largement représentées dans la salle, il répète qu'il se battra pour le maintien de l'Affirmative action et pour l'adoption d'une loi réprimant les crimes racistes et homophobes. Aux femmes, il réaffirme son soutien sans faille au droit à l'avortement et s'engage à ancrer dans la loi le principe de l'égalité des salaires. Enfin, aux syndicats, il promet de faire augmenter le salaire minimal. Et s'il a réaffirmé son attachement au principe du libre-échange commercial, il a aussi promis de défendre des échanges «équitables». «Nous devons établir des règles pour en finir avec le travail des enfants, pour prévenir l'exploitation des travailleurs et la pollution de notre environnement.»

Attendu comme le discours le plus important de sa carrière, alors qu'il est mené dans les sondages par son rival républicain George W. Bush et qu'il souffre manifestement d'un manque de charisme, Al Gore a fait mouche, dans la salle à tout le moins. «Il a été excellent et il a parlé de choses concrètes qui soulignent le contraste avec Bush», commente ravi Adam Bradley, un délégué new-yorkais de 34 ans. «Franchement? J'étais nerveuse avant ce discours, mais là, il nous a inspirés. Il a établi un lien avec les vrais gens, les vrais Américains en parlant de problèmes qui nous concernent, la santé, l'éducation, la prise en charge des médicaments de nos anciens», exulte Stella Adams, une Afro-Américaine de 42 ans de Caroline du Nord, arborant fièrement un haut-de-forme aux couleurs du drapeau américain.

Al Gore n'avait pas caché qu'il détaillerait ses propositions, après le discours sans substance de George Bush à Philadelphie lors la Convention républicaine. Il courait certes le risque de passer une fois de plus pour un politicien rébarbatif et technocrate. Au terme d'un discours de cinquante-deux minutes, débité par moments en vitesse accélérée, il prend la peine d'anticiper les critiques. «Je connais mes imperfections. Je sais que les gens disent que je suis trop sérieux, que je parle trop de substance et de politique. Et j'ai peut-être fait ça ce soir. Mais la présidence n'est pas un concours de popularité. C'est un combat au jour le jour pour le peuple.»

Spéculations sur le retour de l'affaire

S'il a loué le travail de Bill Clinton, Al Gore s'est aussi distancié d'un président dans l'ombre duquel il a gravité dans les bons comme les plus humiliants moments. «Je suis ici ce soir en homme indépendant.» Mais alors même qu'il affirme vouloir ouvrir un «nouveau chapitre», le fantôme d'une certaine Monica est revenu par la petite porte semant le trouble pendant une journée qui devait l'introniser nouveau leader du parti. On apprenait en milieu de journée que le procureur indépendant avait convoqué une chambre de mise en accusation (Grand jury) pour savoir s'il y a lieu de poursuivre pénalement Bill Clinton après la fin de son mandat. En soi la nouvelle n'était pas une surprise, l'enquête n'étant pas close. Rien n'indique que de nouveaux éléments aient été portés à la connaissance du procureur.

Mais les spéculations allaient bon train sur l'impact que le retour de cette vieille casserole aura sur la campagne. Le choix du jour de la fuite, alors que le jury a été reformé le 11 juillet déjà, n'est pas passé pour une coïncidence. Et certains prédisent que l'affaire, si elle prend de l'ampleur, pourrait se retourner contre les républicains, qui courent le risque de passer à nouveau pour des chasseurs de sorcières et accélérer une mobilisation démocrate encore bien molle. D'autres craignent que Clinton ne soit définitivement empêché de faire campagne pour Al Gore. Non que ce dernier tienne à s'afficher avec le président. Mais Clinton reste très populaire auprès de segments clés de l'électorat, les Noirs notamment, dont le soutien s'avère crucial pour Al Gore.